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Tchouk tchouk...ou dis moi comment tu voyages, je te dirai d'où tu viens.

Tchouk tchouk...ou dis moi comment tu voyages, je te dirai d'où tu viens.
Tchouk tchouk...ou dis moi comment tu voyages, je te dirai d'où tu viens.
Tchouk tchouk...ou dis moi comment tu voyages, je te dirai d'où tu viens.

Tchouk tchouk tchouk… La locomotive poussive siffle, souffle, s’ébroue dans les virages. Les feuilles intrusives des bananiers, bambous géants et autres arbres fouettent le visage des voyageurs imprudents qui osent se pencher à la fenêtre.

J’aime les trains, surtout les trains atypiques, souvent africains. Bien qu’en Amérique latine, au Cambodge… Mais ici, nous sommes dans l’océan Indien, dans une île, loin des montagnes andines et des vertes rizières asiatiques. Au diable les souvenirs, le passé, tchouk tchouk tchouk… Ici Madagascar et son petit train de poche me ramène au présent. Son rail parfois très détérioré enjambe des ponts, saute des rivières de couleur ocre, surplombe une falaise, se faisant ici éclabousser par des cascades, passant là sous des tunnels où demeurent visibles les coups de pioches qui les ont percés dans la montagne. Ce tortillard de la jungle se trace lui-même son chemin dans ce déluge de verdure .

Pendant ce trip "cahoteux" , un dialogue s’établit entre un voyageur sexagénaire et une jeune femme de la nouvelle génération des baroudeuses. Hermine, ma voisine, revient d’une immersion en forêt de nuages saturée d’humidité où elle est allée satisfaire ses passions botaniques.

Le sexagénaire : " Hermine, tu me demandes de comparer maintenant avec l’époque de ma jeunesse et nos peut-être différentes manières de voyager.  O.k., o.k., mais avant d’embrayer sur le matériel, sur l’argent, je tiens à dire qu’à l’époque, les années 70, on partait très très jeune sur les routes du monde. J’ai commencé mes essais de routes en fuguant  dès l’âge de 16 ans. Et pour ma première fugue c’était raté ; j’ai été dénoncé, j’avais tout juste 14 ans."

 La soif d’aventure s’explique-t-elle par le fait que nous vivions dans une société plutôt puritaine, bien encadrée, donc rassurante, bien franchouillarde, et que Mai 68 était passé par là ? Probablement. Et il y avait de toute façon un phénomène de mode : les chemins de Katmandou, Bob Dylan et ses “protest songs”, Léo Ferré, Henri Tachan… Oui, un vent libertaire soufflait sur notre société de nantis. Et puis, et puis, pas de chômage ! Du boulot n’importe quand, n’importe où, donc des sécurités économiques qui facilitaient les départs car nous savions les retours confortables. Entends bien, pas du tout mais alors pas du tout le même contexte. 

Le moteur de la locomotive fait un boucan d’enfer, nous devons parler fort, très fort. Hermine lève sa bouteille de bière, la fameuse Three Horses Beer, T.H.B., et m’invite à trinquer.

« Tiens, s’exclame-t-elle, une aigrette garzette vient de s’envoler, sans doute apeurée par le raffut de notre tacot. Au fait, toi, tu as une idée de notre heure d’arrivée à Manakara ?

— Le chef de gare m’a dit entre huit et douze heures de voyage, mais parfois le train déraille, oui oui, et parfois pour d’autres motifs (que nous allons découvrir), il lui arrive de garder les voyageurs presque vingt-quatre heures en son giron puant et bruyant. »

Elle en connaît, semble-t-il, des noms d’oiseaux et de plantes, ma jeune botaniste ! Je note aussi qu’elle n’hésite pas à me faire partager à travers ses yeux ce qu’elle voit, ses découvertes.

Je poursuis : « Merci pour l’oiseau, mais si tu veux bien parlons matos. Tu vas voir, c’était rudimentaire mon équipement ! J’avais un sac à dos de l’armée, sans armature, un sac de toile kaki avec deux bretelles à peine réglables. Je l’avais dégotté dans un stock américain pour 200 francs environ, 30 euros. Et dans ce sac, devine quoi – et tout ça pour un voyage sans date de retour ! Quasiment pas de vêtements de change, hormis un slip, un short, un tee-shirt et un vieux pull délavé. Je comptais bien laver chaussettes, blue jean unique et tricot de corps au jour le jour. Tu rajoutes un gant de toilette, un bout de savon, un tube de dentifrice et en guise de serviette un lungi indien, léger et facile à faire sécher. Pas de guide de voyage, surtout pas, vu que notre conception du voyage était de se déplacer au gré du felling, cette boussole sans direction. Tu vois, mon obsession était de voyager le plus léger possible. L’idée du confort, de l’esthétique ne m’effleurait pas, alors.

— Mais tu avais un petit appareil photo ?

— Un tel objet aurait contrarié la représentation que nous nous faisions de nous-mêmes. Les souvenirs prenaient place dans la mémoire, et ce qui était oublié l’était parce que ce n’était pas suffisamment important dans notre vécu ; événements ou rencontres qui manquaient d’intensité, leurs passages à la trappe semblaient aller de soi. Et puis une photo c’était mensonger, vu qu’il y a un cadre et qu’elle morcelle, subjectivise le paysage. Une photo, à nos yeux, parlait plus de celui qui l’avait prise que de l’endroit.

— Mais vous n’aviez vraiment rien d’autre ?

— Si, bien sûr, un crayon, un carnet, un Opinel et, luxe suprême, une pompe dont la céramique filtrait plus ou moins l’eau impropre à la consommation. Je n’oublie pas une lampe, deux ou trois épingles à nourrice, une ficelle, quelques mouchoirs en tissu que j’utilisais pour nettoyer mes prothèses oculaires, souvent un bouquin que nous dérobions dans les capitales traversées… Au passage, je m’excuse auprès des Alliances françaises que j’ai délestées de précieux livres, du Caire à Kigali en passant par Nerobi, Rangoon, Aman, etc. Et pour compléter, l’incontournable duvet, une merde que l’on ne vendrait même plus aujourd’hui, d’une aide plus psychologique qu’autre chose, ce sleeping bag léger certes, synthétique aussi, n’isolant de rien en fait, mais ça faisait une autre peau pour dormir n’importe où.

— Et des cartes routières ?

— Parfois une carte générale de la région. Je me rappelle celle de l’Afrique Centrale et celle du Moyen-Orient. Pour tout te dire, j’ai découvert l’existence du Rwanda quelques jours avant d’y arriver ; c’était bien avant le terrible génocide, et ce pays montagneux je n’en avais absolument jamais entendu parler. »

Voilà qu’en plus des odeurs d’urine et autres, de charbon et de végétation gorgée de sève, notre wagon bondé se trouve envahi par une odeur de rouille et de freins surchauffés.

« Mais si on fouillait ton sac, Hermine, version 2017 et non plus 1970 et quelque ?

— Oui, on va le faire, ça nous permettra de comparer des époques et des mentalités bien différentes. Mais saurais-tu, Jean-Pierre, évaluer au plus près la somme que tu transportais alors sur ton dos ?

— Vas-y pour une petite centaine d’euros. Mais à ce stade de notre conversation comparative, je dois te préciser que nous dormions dehors, n’importe où, gares, cimetières, toits terrasses, sous un arbre… Ou bien nous nous faisions inviter. Je me souviens de six mois d’auto-stop à travers le Moyen-Orient et l’Afrique Noire avec en poche 4 000 francs, soit 600 euros pour deux personnes. Je reprécise que jamais nous ne payions un transport ni un hôtel.

— Oui, évidemment, vous étiez des cibles un peu moins attractives pour les populations pauvres !

 Avant de faire l’inventaire de mon sac, je dois avouer, avec une certaine culpabilité, que ce que je porte a une valeur marchande qui représente parfois des années de travail. Ici, à Madagascar, 30 euros mensuels c’est un salaire fréquent, et sur mon dos, en matériel divers, se trouve près de cinq années de salaire. Et je ne parle pas de l’argent liquide et de ma carte bleue ! À ce stade de transparence, on peut parler de provocation, souvent inconsciente chez nos contemporains voyageurs. Je t’avoue que je n’aime pas du tout regarder ce fait en face, je me sens mal à l’aise d’autant plus que l’attachement que j’éprouve pour le contenu de mon sac m’empêche d’oser certaines relations ou d’aller dans certains quartiers de mauvaise réputation. Mes possessions m’enchaînent, je paie cher mon confort et mes gadgets, et j’en suis lucide.

 Bon, suffisamment déblatéré, maintenant je vide mon sac », dit Hermine en avalant une gorgée de T.H.B. avec l’humour et la gaieté qui la caractérisent. Un peu théâtrale, sans doute pour se protéger, acquérir une posture distanciée :

« Moi, monsieur, j’ai un appareil photo, au moins 800 euros, avec les gadgets qui le complètent. Le plus terrible, je sais bien que personne ne regardera ces photos, même pas moi. Dans notre monde d’immédiateté, elles ont valeur l’espace d’un clic et d’un coup d’œil si je les envoie sur les réseaux.

» J’ai des vêtements techniques – je ne vais pas te les énumérer un par un, mais déjà mon sac à dos, spécial rando, coûte la rondelette somme de 240 euros, soit ici six mois de salaire. Mes chaussures, conçues pour la marche, valent 180 euros. J’ai l’indispensable moyen de communiquer de presque n’importe où avec presque n’importe qui, le sacrosaint iphone ; le mien est d’occase, certes, presque 500 euros, mais bien des voyageurs en ont un qui est flambant neuf, soit 900 euros.

» J’ai deux guides de voyages qui me disent où je dois aller, ce qui est bien, bon, ce qui est mal, mauvais, ou tout comme. Mais quand on voyage court, pas comme toi à ton époque, on veut en faire un maximum en un minimum de temps, alors un guide est un outil précieux. Et puis j’ai une trousse de médicaments, et à ce propos je réalise que tu as zappé ce chapitre.

— Non, non, pas du tout. Pour ma part, je n’étais pas vacciné – un choix – et je ne prenais aucun médicament prophylactique contre la malaria et autres. En guise de mesures dites préventives, se couvrir le plus possible au crépuscule pour éviter les piqûres de moustiques - à cette époque-là, je ne me baladais pas avec une moustiquaire comme je le fais désormais. Je me disais que si j’étais malade quelque part je ferais avec les médecines locales, un peu à la grâce de dieu, j’avoue. Et puis Mithridate, légende ou pas, avec sa mithridatisation, ça me parlait : avec sa technique d’ingérer des doses de poison de plus en plus conséquentes pour forcer notre organisme à développer une résistance naturelle. »

Énième halte dans une gare du bout du monde. Les petits cireurs de chaussures constatent que nos escarpins de routards ne sont pas à cirer. Des femmes criardes et rigolardes nous tendent des samosas, des bananes et autres fruits, hélas pas mûrs. Puis arrivent, avec des airs de conspirateurs, des vendeurs d’épices, de vanille et de minéraux.

Je mords dans un beignet et un peu d’huile d’arachide dégouline sur mon menton.

Hermine : « Tu as un exemple ?

— Au début du voyage, je buvais de l’eau un peu n’importe où, à doses homéopathiques, pour accoutumer mon organisme. Le fameux feeling et un peu de discernement me semblaient les meilleurs médicaments, sans omettre un outil indispensable, l’humour, qui nous sort de bien d’apparentes impasses

» Comme j’ai deux prothèses oculaires en guise d’yeux, pour les nettoyer je n’utilisais pas de sérum physiologique mais du jus de citron que je pouvais trouver sur n’importe quel marché de la planète. Ce jus de citron cicatrisait également mes plaies – douloureux, certes, mais extrêmement efficace. Les Kanaks, dans le Pacifique, m’ont fait découvrir ce remède naturel : une sale plaie, une coupure sur du corail, s’est cicatrisée en un temps record alors que les pommades désinfectantes n’arrivaient pas à refermer ce bobo. Mais ça fait vachement mal, ne le taisons pas. »

Hermine baisse la voix, je dois rester très attentif vu le brouhaha ambiant : « En fait, je suis consciente que je suis hyper protégée, vaccins, traitement contre le palu, carte bleue, joignable quasi partout, assurance rapatriement, et j’en oublie. Mais tu ne m’as pas parlé, toi, d’assurance rapatriement ?

- Tout simplement parce que j’en avais pas, et si cela existait, je l’ignorais. »

La bière, les tressautements de notre tortillard, la fatigue, semblent conférer à ce voyage la forme d’un à-pic de falaise d’où il est ludique d’observer les évolutions de la fourmilière humaine.

Je poursuis en essuyant la sueur et la poussière qui cirent et masquent mon visage : « Hermine, il n’y a évidemment pas une époque meilleure que l’autre, les contextes sont différents, les mentalités également. Mais chaque voyage a des conséquences plus ou moins lourdes selon les décalages entre le voyageur et les populations traversées. Pour beaucoup de gens, aujourd’hui, le voyage est un produit de consommation comme un autre. Pour ma part, la différence que je fais entre le tourisme et l’aventure tient en deux mots : le touriste se protège, consomme, l’aventurier s’expose, partage. Évidemment ce n’est pas si tranché que cela, noir ou blanc, il y a des bémols à mettre : beaucoup des gens comme toi et moi ont un pied un peu dans les deux manières d’être. C’est à chacun de voir en son âme et conscience s’il est ou pas en accord avec ce qu’il vit en voyageant.

» Et je pense, mais je ne veux pas en débattre à voix haute maintenant, que toutes ces recherches de sécurité, ces protections illusoires fleurissent sur un terreau fertile, celui de la peur, peur entretenue souvent à dessein commercial. »

Et je conclus en me levant pour rejoindre la plate-forme où il y a certes plus d’air mais aussi plus de bruit : « Tu vois, Hermine, j’ai été rattrapé par la modernité : j’ai un smartphone, et j’avoue que je m’amuse bien avec ce joujou.

— Mais tu es aveugle et…

— Je suis aveugle et j’aime les photos que je ne vois pas. Si tu me demandes pourquoi, peut-être te dirais-je que la vie est un chemin sans pourquoi. »

La construction de ce petit train de brousse dans l’est de Madagascar est une véritable prouesse : 172 kilomètres de voie, 21 gares, espacées tous les 8 ou 10 kilomètres, pas moins de 56 tunnels et 76 ponts. Ce moyen de transport est l’unique occasion pour les villages traversés d’être reliés au reste du pays, car la route qui relie Fianarantsoa à Manakara n’utilise pas le même itinéraire que ce petit train capricieux. En grande partie, la vie économique des populations locales dépend de ce pittoresque tortillard qui est leur seul contact avec le monde extérieur. Du coup, le transport de marchandises prend toute son importance : les haltes dans les gares se font donc en fonction de ce qu'il y a à charger, décharger. Ici des sacs de charbon de bois - la déforestation est alarmante – et dans cette petite gare version far-west, des cochons qui hurlent à fendre l’âme.

 

 

Pour contenter les amoureux du rail, je me dois de préciser que ce chemin de fer a été construit entre 1927 et 1936 par des ouvriers chinois surtout, en fait comme en Amérique. Pour l’anecdote, les rails proviennent d'Alsace : les Français les chapardèrent aux Allemands après la Première Guerre mondiale.

Nous aurons du retard. Pas étonnant car le train est arrivé de Manakara dans la nuit. La foule se fait plus dense. Se bousculent petits vendeurs de samosas et autres gourmandises, cireurs de chaussures, livreurs de bananes… Se côtoient les paysans partant vendre sur la côte les produits de leur récolte et d’élégants voyageurs vêtus de soies.

Je rends visite au chef de gare qui garde une certaine nostalgie du stage fait en France, à la SNCF. Son rêve serait une nouvelle locomotive qui permettrait un peu plus de ponctualité. Mais lorsque celle-ci, l’habituelle, entre en gare, le wagon de seconde classe est pris d’assaut. Bientôt plus un espace de libre.

À peine quelques heures de retard lorsque le convoi démarre. Nous nous enfonçons très vite dans une forêt de plus en plus touffue, mais à peine le temps de prendre de la vitesse que la première gare s’annonce déjà. Les récoltes sont alors chargées dans le wagon de queue.

 

Au milieu d’une nuit bien moustiquée, nous finissons par débarquer à Manakara où nous attendent en se bousculant un peu pour attirer notre attention de nombreux cyclo-pousses. L’architecture de cette bourgade côtière du bout du monde témoigne d’un passé incontestablement glorieux. Encore nombreuses sont les vieilles bâtisses au style colonial dont les pluies ont lessivé le crépi. Et de plus en plus nombreux sont les Français qui viennent naufrager leur fin de vie sous les tristes, très tristes tropiques – oui, monsieur Lévi-Strauss, tristes tropiques, où les jeunes femmes, à qui il ne reste que leur corps à échanger, couchent pour presque rien.

 

Tchouk tchouk...ou dis moi comment tu voyages, je te dirai d'où tu viens.
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Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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