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Serpent et prostituée

Serpent et prostituée
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Serpent et prostituée

Elle s’appelle Magdalena mais tout le campement de chercheurs d’or la désigne par le sobriquet « la Colombiana ». La nuit elle vend son corps aux rustres garimpeiros, et la journée elle accomplit mille et une petites taches exigées par le bon fonctionnement de la vie en forêt profonde. Elle m’aime bien – je connais un peu son pays, ça nous rapproche. Elle me guide souvent pour m’accompagner d’un endroit à un autre. Parfois, elle soulage ma solitude de célibataire. On baise à la sauvage entre deux gigantesques racines aériennes. Odeurs de mousses, de lichens, de pénombre humide.

Elle rêve, parfois à voix haute, de se marier avec moi. Je représente pour elle, en tant qu’Européen, toutes les sécurités imaginables. Je me dis que d’un arbre nous ne connaissons que le tronc, de même que de Magdalena je ne perçois que l’apparence rude, le pragmatisme, les zones humides dans un corps musculeux, nerveux comme un reptile. Mais je vois bien que cette femme qui tente d’échapper à un destin tracé dans la Sierra colombienne a au fond de la poitrine un grand cœur de soleil derrière sa façade endurcie.

Un jour, à peine extirpé d’une brève étreinte dans la pénombre d’un fromager, je tiens Magdalena par la main. Nous marchons, pour ma part rempli de cet incomparable bien-être après l’amour. Toucans et aras se chamaillent là-haut dans la canopée, en battements d’ailes et en disharmonieuses criailleries.

D’un seul coup, Magdalena s’immobilise et se met à hurler : « culebra, culebra, culebra ! ». Trop pétrifiée pour me transmettre la moindre information, elle ne cesse de crier, hystérique : « culebra, culebra ! ». Ici, au Pérou, dans la bouche des orpailleurs, tout serpent est « culebra », venimeux ou pas et qui se traduit littéralement par couleuvre. Qu’il s’agisse d’un inoffensif boa, du redoutable shushupe, crotale qui ne trémule pas de la queue, ou encore de l’anaconda étrangleur, tout est couleuvre.

Il y a danger, imminent sans doute, un serpent devant ou à côté de nous, mais vu qu’elle ne m’explique rien, je ne comprends pas si je dois faire un pas en arrière ou de côté. Elle crie, et la peur dilate tous les pores de ma peau couverte de sueur. 

Ça me paraît long, long comme l’éternité, cette immobilité face peut-être à la mort elle-même. Je ne suis pas de nature à me statufier dans l’inhibition. J’ai besoin d’agir, de fuir ou de me défendre, de tenter quelque chose pour modifier la donne. Souffle coupé, sens aux aguets, j’essaie de « voir » ce qui se trame à mon insu, jusqu’à ce que deux détonations me fassent sursauter. Je ne réalise pas ce qui vient de se passer. Une voix d’homme profère un retentissant : « joder, una culebra muy mala ! » – putain, une mauvaise couleuvre ! Je reconnais enfin Alexandro qui, buena suerte, passait par là avec son escopette qu’il ne quitte jamais, même pas pour manger. Ma parole, il doit roupiller avec, el bandido ! Faut que je demande ça à Magdalena, qui doit bien quelquefois le visiter la nuit, dans sa cabane sur pilotis. Lui, il ne retourne jamais vers la civilisation, il reste en forêt profonde même pendant la saison des pluies. Je l’ai interrogé à ce sujet, mais il reste évasif, d’ailleurs comme tous les garimpeiros de la région. Ils n’aiment pas évoquer le passé, mais alors pas du tout. Certains doivent cacher des blessures et d’autres des actes que la loi des villes lointaines condamnent.

Magdalena retrouve enfin la raison, elle se blottit dans mes bras en répétant : « o gringito, o gringito ! » On dirait qu’elle a entrevu le diable en personne. En tout cas la bestiole est déchiquetée à nos pieds sous l’impact de plusieurs balles. Je conclus qu’il s’agit du redoutable shushupe, appelé aussi le « maître de la brousse », ou encore grage en Guyane, car Magdalena me dit qu’un caldo de shushupe - un bouillon – rend la vue plus perçante. Pour détendre l’atmosphère, je tapote du doigt ma prothèse oculaire et l’assure qu’aucun serpent ne saura transformer un œil de verre en œil de chair. Elle rit de bon cœur en répétant : « gringo muy malo ! »

Autour de nous s’orchestre une compétition silencieuse mais mortelle dont l’enjeu pour la végétation est d’atteindre la lumière. L’or à n’importe quel prix pour les hommes et la guerre entre les plantes pour capter l’énergie solaire. Voici le décor où j’évolue pendant ce séjour amazonien.

 

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Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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