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Un sex toy parlant

Un sex toy parlant
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Chadabadaba… Chadabadaba… Un homme et une femme, vous connaissez ce film mythique de Claude Lelouch ? Dans ma cervelle, en boucle, la musique de Francis Lai : Chadabadaba… Chadabadaba… 

C’est un de ces beau soirs d’été où l’on ose à peine respirer, de crainte qu’un brin d’herbe froissé, une étoile dérangée, un grillon apeuré, brisent l’harmonie. Summer est anglaise. Elle m’a spontanément aidé à traverser un boulevard, l’an dernier à Londres, et maintenant elle me rend visite dans mes collines Méditerranéennes. 

Les découvertes scientifiques la passionnent : « Sais-tu que l'ocytocine est une hormone sécrétée par l'hypophyse, très connue pour son rôle dans l'accouchement, l'allaitement, l'attachement affectif qui relie les mères à leurs enfants ? De récents travaux semblent démontrer qu’elle serait également l’hormone de l’amour, du lien et de la confiance. Si l’on croit certains biologistes de l’évolution, un précurseur de cette hormone, la vasotocine, serait apparue chez les poissons il y a 100 millions d’années. Chez ces derniers, elle aurait facilité la reproduction en diminuant la peur instinctive des femelles d’être approchées par les messieurs poissons pendant l’ovulation… »

Chadabadaba… Chadabadaba… J’écoute Summer tout en épluchant une pomme de terre cuite à point sur les braises du feu de bois qui crépitent près de nous. J’espère que se prépare une tout autre version du film dont le titre pourrait être : « Une femme, un homme aveugle ». Mais, en cet immobile soir d’été, au diable les titres, les noms, les qualificatifs ! Pourtant, le sujet ocytocine épuisé, je découvre que Summer, éternelle étudiante, s’accroche à tous ces mots qui prétendent décrire, désigner, nommer ; elle y met encore plus de vivacité quand il s’agit de la dépeindre. Oh, certes avec un peu de tact – elle est anglaise –, elle se décrit comme plutôt belle, selon les canons en cours, longue silhouette fine, blonde aux yeux bleus mer du sud, trente-six ans. Et avec un rire espiègle où je décèle une petite fêlure, elle conclut : « et maintenant parfaitement disponible ». Tout un programme, que dis-je, une invitation formelle qui agace chez moi des hormones dont je ne connais pas les noms, les mettant en salivation érotique. Mais je ne vais surtout pas lui demander le nom de ces hormones, de peur d’être obligé de jouer dans un autre film qui ne serait pas à caractère érotique ! 

Chadabadaba… Chadabadaba… L’air doux est en ailes de papillons fragiles et en portes de menthe et de thym. Voilà ce que j’écrirais spontanément si je devais audio-décrire le début du film en cours. 

Reste qu’une question en queue de comète argentée gravite dans mon Chadabadaba interne. Elle pourrait se formuler ainsi : mais c’est quoi belle, beau, pour une personne aveugle de ma sorte ? Bon, d’accord, ce n’est pas le moment d’animer un dialogue qui pourrait éloigner Summer de notre désir commun de « voir » le ciel à l’envers en la ramenant dans le monde des idées. Disons qu’hormonalement j’ai très très envie de croire à ses paroles qui la disent belle comme une fraise rouge ou une myrtille bleue prêtes à être portées à la bouche. Je ne peux pas vérifier ses dires ; elle est belle quelle que soit son apparence, et là réside l’essentiel pour réaliser le film qui se déploie lentement dans cette soirée d’été. 

Nous sommes assis dans l’herbe, sous la futaie, entre un feu de bois et deux duvets jetés à la va vite sur le sol pour se garantir de la possible fraîcheur de la nuit. Le village est loin en contrebas : oiseaux de nuit, jappements de chiens, chatoiements sonores du ruisseau dans la vallée. Caresses, chuchotements, pour ne pas effrayer l’ordonnance du monde, complicités muettes. Un homme et une femme. Chadabadaba… Chadabadaba… 

Depuis peu j’ai téléchargé dans mon i.phone une de ces applications intelligentes qui reconnaissent les couleurs. Une idée coquine me vient. J’attends que Summer s’endorme, mais je m’endors avec elle ! Le ululement bleu d’une chouette me réveille. Il s’impose comme un creux, une fissure bleu tendre dans le tissu sombre de la nuit. Curieuse sensation. J’ai l’impression qu’il est comme un appel, une invitation à se glisser tout entier dans sa note en creux. J’aimerais – mais une appréhension noire resserre un léger anneau étrangleur autour de ma gorge en émoi. Le ululement de la chouette serait-il la porte secrète qui relie l’absolu au monde formel et relatif ? 

L’idée coquine me revient. Je fouille discrètement dans la poche de mon jean et j’en extrais mon portable. Summer dort comme une enfant. Elle est nue, couchée sur le dos, un bras replié sous sa tête prétendument blonde, l’autre étendu dans l’herbe en dehors du duvet. Délicatement, je déplace ma main sur son ventre et je repère le petit triangle soyeux et frissonnant qui me donne aussitôt envie de réveiller la dormeuse. À sa verticale, j’y promène le i.phone. La synthèse vocale ne tarde pas à s’exprimer et à délivrer son verdict à travers l’application ColorVisor : jaune, jaune, jaune. La prosodie métallique de la voix synthétique est un affront au silence et aux clochettes claires du chant des grillons. Summer sursaute :

« Quoi, quoi quoi ? Mais qu’est-ce que tu fais ? » 

Elle s’assoit, se frotte les yeux et m’interroge : 

« Ton truc, là, c’est un sextoy ? »

Je réponds, amusé :

 

« Tu as déjà vu un sextoy qui parle ? 

— C’est quoi, alors ? 

— My dear, je voulais seulement vérifier si tu es bien blonde, comme tu me l’as dit tout à l’heure, avec une application qui décrypte les fréquences et nomme les couleurs. » 

Elle semble stupéfaite. J’imagine le rouge de ses lèvres formant un O ou un A d’étonnement, un dessin qui marque l’offense ou l’indignation. Sans doute un fougueux éclair de malice traverse-t-il le bleu de ses yeux ? Je ressens une onde lumineuse, une intensité qui me traversent. Je poursuis : 

« ColorVisor dit que ton pubis est jaune, tu ne m’as pas menti. Reste à vérifier la couleur de tes yeux. Tu sais, les couleurs ce sont des fréquences et… » 

Pour ne plus m’entendre, elle pose sa main ouverte sur ma bouche et m’attire tout contre elle. Chadabadaba me quitte pour aller sans doute hanter d’autres cervelles mélomanes ! 

À l’aube, une nouvelle mélodie tend sa toile sonore entre mes pensées : « Vuelvo », une composition du talentueux accordéoniste argentin Astor Piazzolla et reprise magistralement par Saint-Germain, une formation française d’électro-jazz…

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À propos

Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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