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Il n'y a pas que la fugue de Bach

Il n'y a pas que la fugue de Bach
Il n'y a pas que la fugue de Bach
Il n'y a pas que la fugue de Bach

Le père avec sa quatre chevaux bleu nuit rentre d’une harassante journée de travail à l’usine. Sa femme, devant les clapiers à lapins en fibrociment, deux arrosoirs à bout de bras, lui crie :

« René, tu n’as pas vu le fils sur la route ? »

Lui, une ombre soudaine sur le visage : « Comment ça ? J’aurais dû le voir ? »

Elle, ma mère : « Il est parti seul avec sa canne blanche en tout début d’après-midi, sans rien me dire. »

Lui, mon père : « Mais bon dieu, la nuit arrive et il ne part jamais loin ni si longtemps. »

Ça y est, l’inquiétude les rapproche.

« Je me change, dit-il, en hâtant le pas vers la maison et je vais aller à sa rencontre. »

Ordinairement mon père marche d’un pas égal, celui des gens de la terre qui savent que ça ne sert à rien de courir vu qu’il y aura toujours quelque chose qui ne sera pas achevé. Deux minutes plus tard il réapparaît sur le seuil de la porte de la cuisine. Il enfile ses bottes de jardin, une torche encore éteinte à la main qu’il fourre au fond d’une poche de son inséparable pantalon de treillis. Son béret gris-bleu, une veste militaire kaki et un mégot de gitane papier maïs pendant à la bouche, il traverse la cour et dit à ma mère qui porte des œufs tout juste ramassés au poulailler (elle les protège dans un pan de son tablier bleu et rouge, tablier qu’elle enfile pour ne pas se salir en travaillant avec les bêtes).

« Je vais aller voir du côté des mares, on ne sait jamais… »

Dans le mot jamais, il y a ce que l’on ne prononce pas, ce qui terrorise, ce qui frappe sans prévenir, « heureusement, les riches comme les pauvres », disent parfois mes parents. Je crois qu’ils répètent cette phrase pour se sentir égaux ou identiques en terreur avec les gens « de la haute » comme ils les désignent avec un soupçon de mépris.

Ma mère, toujours droite, même quand la vie appuie là où ça fait mal, rentre dans la maison sans émettre une parole. Elle en a vu d’autres des inquiétudes : la guerre, une visite de la Gestapo quand elle vivait seul avec sa mère à Paris, des parents malades, un fils aveugle qui s’est fait renvoyer de toutes les écoles spécialisées. Économie de mots. Hémorragies émotionnelles solitaires. Elle pose les œufs dans une corbeille où luisent des pommes fripées et un casse-noix. Elle marche déterminée vers la chambre du fond, celle de toutes les sources d’ennuis ces derniers mois, la chambre du fils unique. Sans hésiter elle ouvre la porte de l’armoire massivement sombre, y fouille brièvement, découvrant ce qu’elle pressentait. Elle soupire, ses épaules du dedans s’affaissent imperceptiblement. Que faire ? Ce fils aveugle est malheureux. Elle le sait cruellement. Elle essaie de dialoguer avec lui, mais elle n’a pas de solution. Elle ne sait pas quoi lui proposer vu qu’il ne veut rien, si ce n’est partir sur les routes du monde. Elle ne comprend pas cette obsession de partir sur les routes vu que lui-même ne semble même pas vraiment savoir pourquoi il aspire à cela. Mais cette fois il est bien parti, elle en a eu la confirmation dans l’armoire où il manque quelques vêtements chauds. Naturellement elle se demande jusqu’où peut-il aller, aveugle, sans argent, et sur qui va-t-il tomber ? Ça fait trop d’interrogations sans réponse.

Elle redoute le pire sans le nommer. Pour ne pas faire face à cette crainte, elle travaille presque nuits et jours : le jardin, les bêtes, faire les fromages, entretenir la maison, cuisiner, laver à la main vu qu’il n’y a pas d’eau qui arrive dans la cuisine, couper l’herbe pour les lapins. Travailler, travailler jusqu’à l’épuisement. Un jour mon père l’a même trouvée évanouie devant la porte de la basse-cour. Elle s’est relevée tant bien que mal et elle est repartie en trottinant en répétant : « Je suis lessivée, lessivée. » Chaque soir elle tombe de sommeil sur un livre d’espionnage de Jean Bruce, OSS 117, qu’elle me lit pour tenter de me divertir. Nous, la famille Brouillaud, n’avons pas encore été visités par le petit écran qui règne déjà en maître incontesté chez les voisins.

Ma mère retourne vaquer à la cuisine. Et pendant ce temps de toutes les épouvantes, le père marche dans l’angevine nuit pluvieuse, sa lampe à la main. Il explore les bords de route où je suis censé être passé. Il y a nombre de mares et j’imagine aujourd’hui, presque un demi siècle plus tard, l’angoisse qui devait l’étreindre à chaque fois que la lumière de sa lampe rencontrait la surface des eaux sombres et luisantes. Il redoutait d’y découvrir rien de moins que mon cadavre, voilà ce qu’un jour il me dira avec une grosse émotion rentrée. Mais le malheur le père il connaît, orphelin, domestique de ferme, soldat, un fils aveugle, et je ne parle pas du village martyre d’Oradour-sur-Glane où il se trouvait le jour du massacre ! On dirait que dans la vie, il ne s’attend guère à du beau, du léger, du confortable. Il est sérieux, il ne rit pas souvent, et il ne sait pas transmettre de tendresse vu qu’il n’en a jamais reçue. Bourru et taiseux il est le père, pourtant c’est un brave homme. Mais je fais des fugues et des fugues autour de mes quinze seize ans. J’ai le cœur fermé comme un poing prêt à frapper. Je me fous bien de rendre mes parents inquiets et de rajouter du poids à leur quotidien qui n’est déjà pas facile à porter. L’égoïsme est sans doute plus l’expression d’un mal-être qu’un choix délibéré de faire mal à ceux qui nous aiment. À cette époque, je fais des fugues comme d’autres font des tentatives de suicide.

Quand le père revient bredouille de son inspection des mares, il va chez un voisin, un agriculteur qui lui a la télévision ; la télévision et le téléphone. Cette requête doit lui coûter, il n’est pas du genre à se plaindre ni à montrer ses bobos. Il appelle la gendarmerie pour leur dire que son fils aveugle a disparu. C’est la première fois. Le retrouveront-ils ? Suspens.

Il n’y a pas que Jean-Sébastien Bach qui fait des fugues ! D’ailleurs celui-ci, même si c’est un musicien génial, chez moi à la ferme de la Varie, on n’en a jamais entendu parlé. Il n’a jamais fait le tour de France en vélo, ni frappé dans un ballon, gouverné un pays…

 

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Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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Christian 01/05/2020 21:01

Étonnant sur la photo où vous êtes tous les trois juchés sur le tracteur ta mère semble vraiment très petite