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Oradour-sur-Glane, à l’heure de la traite

Oradour-sur-Glane, à l’heure de la traite
Oradour-sur-Glane, à l’heure de la traite
Oradour-sur-Glane, à l’heure de la traite

Dès l’âge de quatorze ans, mon père est domestique de ferme. Un certain samedi, le 10 juin 1944, il est en train de traire une vache assis sur un tabouret. Son patron, mutique depuis plusieurs heures, les dents serrées, lui dit brusquement :

— Tu vois, René, si on avait zigouillé tous les boches à la fin de la première guerre, Oradour ne serait pas en feu et mes trois filles seraient rentrées de l’école et seraient à la maison.

Nous sommes à Oradour-sur-Glane, Haute-Vienne, et ces deux hommes, avec leur seau de lait entre les genoux, ne savent pas encore tout. Ils savent qu’il s’est passé quelque chose de grave au bourg, mais il n’en mesurent pas l’ampleur. Ils ne savent pas qu’aujourd’hui une unité de Waffen SS vient de massacrer 642 hommes, femmes et enfants dans leur village. Ils ont vu de loin un immense brasier mais ils ne sont pas encore au courant qu’une partie de la population a été enfermée dans l’église, mitraillée et brûlée vive. Ils ont bien essayé de rejoindre les premières maisons, distantes de la ferme de huit cents mètres, pour aller à la rencontre des écoliers et pour récupérer les trois jeunes filles de la maison, mais pris sous les balles des Allemands, ils ont dû faire demi tour.

 

Mon père a souvent raconté ce terrible moment qui semblait figé dans sa mémoire comme une menaçante roche noire dominant son paysage émotionnel. Moi-même, quand j’y songe, j’ai l’impression d’avoir été présent dans l’étable avec les deux hommes en colère, un peu en retrait, dans l’ombre, caché par le corps généreux d’une vache ruminant

paisiblement. D’un côté le monde à feu et à sang, de l’autre une vache en paix, au milieu ces deux hommes hagards.

Imaginez la charge de conviction et d’émotion que pouvait renfermer ce récit paternel !

Toute mon enfance j’ai entendu le père se souvenir à voix haute de l’horreur d’Oradour la martyre, mais également ma cousine Janine, dont les parents ont été brûlés vifs dans l’église. Ce matin du 10 juin 1944 – elle avait treize ans – elle est partie en tramway à Limoges, ville distante de vingt-deux kilomètres. Et elle est rentrée le soir à Oradour sans se douter qu’elle était devenue orpheline et que son village avait été détruit, incendié. Quand elle est descendue du tram, un vieil Allemand l’a poussée vers la porte du cimetière en lui piquant les fesses avec une baïonnette et en répétant avec rudesse : « Raus, raus ! Dehors, dehors ». En sanglotant elle nous racontait, souvent en fin de repas, qu’elle avait été sauvée par cet homme dont les congénères barbares avaient perpétré le massacre.

Ces deux drames familiaux infiltrèrent mon monde onirique. Pendant des années je fis des cauchemars où j’entendais les Allemands marcher au pas et où, tremblant, je me dissimulais pour ne pas être découvert.

Parfois je me dis que Marguerite Rouffanche, la seule personne rescapée de l’église en feu d’Oradour-sur-Glane, dont j’ai si souvent entendu le nom cité par cousine et paternel, en s’évadant ainsi, m’a insufflé cette conviction qui m’a souvent sauvé. Comme quoi rien n’est jamais définitivement perdu.

Dans cette même ferme où mon père trimait comme dans les romans de Georges Sand, il y avait aussi Pierrot. Encore une histoire troublante. Cet homme était aveugle, et mon papa domestique, lui, estimait qu’il était souvent mis à part, voire franchement désavantagé. Qui était Pierrot ? Quels liens de parenté avec ces fermiers ? Je n’ai jamais songé à le demander.

Mon père, qui manifestait rarement son émotion, disait souvent que la cécité de cet homme l’avait bouleversé au plus haut point. Quelle fut sa réaction quand il reçut à Périgueux, en juin 1956, le télégramme de ma mère lui annonçant que son fils âgé de deux mois perdait la vue et devait être hospitalisé d’urgence ? Orphelin de père vers huit ans et abandonné par sa mère, domestique de ferme, témoin à 15 ans du drame d’Oradour-sur-Glane, puis la guerre d’Indochine, son fils de deux mois devenant aveugle, six ans d’armée en Algérie, voilà les cartes de la vie que le père a reçues pour jouer son rôle d’homme. Cartes qu’il a reçues, cartes qu’il s’est aussi distribuées, l’important n’étant pas de dire celle-ci est bonne, celle-là est mauvaise, mais bien de regarder ce que nous faisons du jeu qui passe furtivement entre nos mains.
 

Oradour-sur-Glane, à l’heure de la traite
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Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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AnneduSud 11/04/2018 07:57

Ton texte est très fort. Très émouvant.

Michèle Bayar 09/04/2018 09:16

Merci de te souvenir aussi de cet homme qui a sauvé ta cousine Janine. Ce geste n'exclut pas l'horreur, il l'éclaire. Je le rapproche de cette belle phrase que tu nous offres : "l’important n’étant pas de dire celle-ci (la carte que la vie nous a distribuée) est bonne, celle-là est mauvaise, mais bien de regarder ce que nous faisons du jeu qui passe furtivement entre nos mains".