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Votre premier aveugle par Catherine Gallo

Votre premier aveugle par Catherine Gallo

- 1. La première fois que vous avez vu ou rencontré un aveugle ?

Il n’y a pas de première fois tangible pour moi. Mon enfance se caractérise par une cécité quasiment totale sur le « différent », je vivais dans un cocon familial, social peut-être….

En tout cas, le vrai souvenir date de mes 13 ans. J’ai décidé de jouer de la flûte traversière, je suis inscrite au conservatoire de briques rouges du 13° arrondissement, à Paris. Il me faut donc passer obligatoirement par l’épreuve du solfège. Il n’y a que des adultes dans ma classe et mon prof s’appelle Raphaëlle Garreau de la Barre qu’on appellera aussi sec Raphaëlle Barreau de la Gare. Elle est aveugle et organiste et fait l’appel à chaque cours. On ne pratique avec elle que l’art très chiant de la dictée musicale que l’on chante aussitôt après exécution. On ne peut pas la gruger : « si bémol, Catherine Manuel, et pas bécart, enfin ! » Bien qu’ayant dépassé l’âge de la punition, les élèves meurent de trouille, la prof a une autorité d’enfer. Et la triche ne rapporte guère de points vu qu’on est tous aussi nuls !

- 2. Que vous évoque la cécité ?

Des sentiments contradictoires : la canne blanche, le noir mais aussi la possibilité d’un sixième sens de perception du monde dont les voyants sont totalement dépourvus. Depuis peu, j’ai découvert l’art de l’écoute et du dialogue chez un aveugle qui raccourcit prodigieusement les distances entre lui et moi. Je me dis qu’on ne peut pas mentir à un aveugle.

- 3.  La rencontre avec UNE personne aujourd’hui disparue ?

Elle éclipse toutes les autres. « Voir » mon fils Matthieu, mort à 20 ans, le 5 juin 1996, est mon rêve le plus fou. Je fais souvent des « pas admirables » dans les pas de ma mémoire pour me remémorer les traits de son visage…qui s’estompe avec le temps. Il me faut chasser la douleur de réaliser tout ce qu’il n’aura pas vu. Ce futur antérieur propre à la langue français est très étrange. Dans ces moments d’extrême concentration, je rencontre Matthieu. Est-ce une expérience voisine de celle de « voir sans la vue » ?

- 4. Qu’est ce qui me manque ?

Le toucher évidemment. La voix aussi.

- 5. Vous m'invitez à votre table, vous me faites quoi ?

Je t’ai invité à ma table, Jean-Pierre, et je t’ai offert des gambas ! La prochaine fois, je te proposerai un bon gros gigot d’agneau bien dégoulinant… ou des huîtres, comme tu préfères .

- 6. vous avez le pouvoir de faire parler un animal ?

Ma chienne Inouk qui est tombée raide amoureuse de Jean-Pierre et qui m’a demandé, à son départ, avec ses yeux de poisson mort d’amour : « pourquoi faut-il que les gens qu’on aime s’en aillent toujours ? »

Votre premier aveugle par Catherine Gallo
Votre premier aveugle par Catherine Gallo

- 7. Qu’est-ce que je regarde toujours en premier chez l’autre ?

Réponse bateau : ses yeux, quoi !

Eh bien non, la première fois que j’ai rencontré Jean-Louis, j’ai posé mes yeux sur ses pieds : des chaussures jaunes. Et je me suis dit : « oh putain, ça va pas le faire avec la famille !... » Un Pied-Noir avec des chaussures jaunes, ça fait deux handicaps d’un coup chez les bourges… J’ai tenu bon, serré les dents… et on s’est marié…avec les chaussures jaunes.

- 8. Qu’est-ce qui me fait le plus peur ?

L’agressivité. Les remarques acerbes m’ont toujours tétanisée. Vous devez donc penser que je ne me bouge pas beaucoup le cul dans ce monde violent. Il est vrai que les petites fleurs et les papillons ne pullulent pas au quotidien, je suis donc contrainte à les inventer le plus souvent, les « voir » dans un environnement qui les dédaigne. Dieu merci, les rencontres généreuses me rechargent les batteries aussitôt. Il suffit d’un rien.

- 9. En voyage vous m'emmèneriez où ?

Jean-Pierre, je t’emmènerai en Ouzbékistan, à Samarkand. Il y a un immense caravansérail à reconstruire. Un bon job pour toi et moi. La Route de la Soie passe par là, la route de soi par conséquent.

- 10. Que décrire en priorité à un aveugle ?

L’escalier casse-gueule de ma maison, celui qui tourne avec une forte pente ?

Le sabot gauche de Musc, un gros cheval blanc de 500 kgs, très affectueux, qui ne va pas tarder à se poser délicatement sur ton pied ?

Ou bien le clocher de l’église qui pointe au-dessus d’une mer de canopée verte de châtaigniers qui descendent en cascade jusqu’au village ?

Votre premier aveugle par Catherine Gallo
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Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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