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Sous influence mandarine

Sous influence mandarine
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Dans ma maison du dedans, maison ouverte à tous les vents, les voyelles sont en creux et les consonnes en relief. Les sons ont des couleurs, des densités, des saveurs. Et chez vous ? 

Depuis que je suis môme, je joue et je cohabite avec toute une poésie métaphysique de notre cher alphabet. Les voyelles sont espaces, légèreté, fenêtres colorées ouvrant vers une vacuité toute féminine. Fragilité papillonnante. Elles sont une heureuse déchirure claire dans l’épaisseur de la linéarité temporelle. Les consonnes sont relief, densité, masculinité d’agrégats. Force granitique. Elles créent et font apparaître le temps « chronos » en divisant l’espace avec leurs tumulus, leurs volumes d’affirmation. 

Ce que les lettres, voyelles et consonnes, ont en commun ? de la couleur. Mais les couleurs qui leur sont propres ; I rouge, R vert, E jaune sont difficiles à cerner véritablement car elles sont toujours en relation avec d’autres lettres, dans des mots par exemple, et cette interdépendance est comparable à une sorte de bain chimique qui les modifie d’instant en instant. Le bleu-vert du B s’éclaircit ou s’obscurcit selon l’impact des sonorités qui rentrent en relation avec lui. Tout est résonance, énergie vibrionnante. 

Tout ce petit monde est merveilleusement vivant, c’est-à-dire presque indescriptible. Chacune des lettres qui constituent le collier alphabétique a une couleur, une saveur propre qui ondule, se déploie, se rétracte, selon la manière dont elle est prononcée. Couleurs fuyantes, saveurs interdépendantes, tout un kaléidoscope sonore.

Les lettres ont d’autres singularités ; elles ont un parfum, une sapidité qui leur sont propres, mais je suis incapable de décrire les saveurs du A ou du D, pourtant je les perçois et elles m’influencent. Par exemple, je commande une glace à la mandarine. Le son du mot « mandarine » tourne et résonne dans ma conscience pour vérifier si mon choix est satisfaisant. Mais rapidement son rayonnement appelle une complémentarité, une autre boule de glace. Le vendeur énonce les noms des autres parfums et je l’écoute sous influence mandarine. D’un seul coup, quand un autre nom de glace avec sa couleur va s’accorder à mandarine, mon choix de « deux boules de glace monsieur » va s’opérer immédiatement. Ce qui me surprend toujours c’est que ce n’est pas toujours le même choix de complémentarité à l’œuvre, cela implique d’autres critères de sélection m’échappant totalement. Aujourd’hui, mandarine attire fruit de la passion et demain elle aimantera peut-être yogourt ou vanille Bourbon ou fraise des bois.

Aimant les belles histoires, m’enchante l’idée que les lettres m’attendaient, penchées sur mon berceau. Dès qu’elles virent que j’étais en âge d’apprendre à lire et à écrire, elles m’envoyèrent leur manège d’irisations, de reflets, de moirures, de chatoiements, d’éclats, sans doute pour faciliter mon apprentissage. Un peu directives les copines, mais si joueuses, si rieuses, qu’elles font de moi un otage consentant et amoureux des mots qu’elles constituent. 

Sais-tu, synesthésie mon amour, que la savante médecine te décrit ainsi : « Trouble de la sensibilité caractérisé par le fait qu'un stimulus unique entraîne une perception double. » À la tienne, médecine savante, j’espère que je continuerai longtemps à boire encore et encore des lettres et des sons pourvoyeurs d’une bienheureuse ivresse poétique. 


 

Sous influence mandarine
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Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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