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Mais savaient-ils nager ?

Mais savaient-ils nager ?
Mais savaient-ils nager ?

1974. Avec Malika nous dormons le long du Rhône, un peu à l’écart de toute une tribu d’hirsutes et joyeux lurons jetés sur les routes des vacances, façon hippies. Pourquoi Avignon ? C’est juillet, le festival de théâtre.

La lame d’un couteau sous la gorge me réveille en sursaut. Une bouche agressive postillonne :

« Dégage de ton duvet, mec, on va s’occuper de ta pute de nana. »

C’est un fait qui s’imprime en concavité et en relief, surtout quand on a dix-huit ans et que l’on aimerait jouer les héros protecteurs et que la vie nous montre que nous n’en avons guère les moyens. C’est ma première agression sérieuse. Je ne peux évidemment faire aucun geste, je suis littéralement saucissonné dans mon duvet, Malika a la tête sur ma poitrine.

Passent par ma cervelle toute mon impuissance, le viol à venir, et l’impossibilité de me concevoir témoin neutralisé. Je réfléchis dans tous les sens. Mes pensées se fracassent contre des murs, ne trouvant pas d’issue. La panique me fait lâcher le fil de la raison. Comme une bête, tous mes capteurs sont en alerte. Je ne peux plus ou ne veux plus comprendre de quoi il s’agit. L’espace se rétrécit, change de texture, se remplissant de quelque chose de sombre, de visqueux. Les pores de ma peau s’ouvrent et absorbent cette vague d’inconscience qui grossit, grossit. Je perds pied avec la mémorisation, je suis en danger. Tout a disjoncté à l’étage de la raison, plus aucune pensée cohérente ne l’éclaire. Il y fait nuit. Je suis dans un sous-sol sans lumière où les choses communiquent en sensations brutes. Plus d’étiquette dessus pour dire ce que c’est, ce qui se passe, à quelle catégorie appartient la situation présente. C’est le chaos, le décrochage psychologique !

Un cri de je ne sais quoi, de terreur, d’appel au secours, d’indignation, des trois et davantage, finit par escalader ma gorge, plus attendu qu’un orgasme imminent. Il n’a pas le temps de franchir ma bouche pour faire concurrence au sombre courant du Rhône, à la brillance de la solitude des étoiles, aux milliards de pourquoi frustrés des hommes depuis qu’ils sont apparus sur terre, sans comprendre ce qui leur arrive. Il y a quelque chose de violent qui se trame, se joue, sature l’espace et m’arrache de mes fixités. Des bruits de corps qui s’affrontent, s’empoignent. Pas de mots, des efforts silencieux trahis par des respirations exagérées. De l’extrême violence à peine audible comme si elle était coupable.

Malika sanglote en spasmes impressionnants, me donnant des coups de pieds en gesticulant comme une diablesse pour s’extraire du sac de couchage partagé. Je me retrouve debout et à poil au milieu d’une scène manifestement de bagarre dont j’ignore les détails. Ca va très vite, deux ploufs rapprochés et un furieux hurlement accompagné de cette phrase crachée : « Bande de salopards ! »

Je crois enfin saisir que désormais les porteurs du couteau flottent, naviguent entre deux eaux ou se noient. Je n’ai pas le goût à réfléchir et encore moins à leur porter secours, si nécessaire. Cela ne me vient même pas à l’idée tellement je suis accaparé par un soulagement réparateur et une totale indifférence pour le reste.

Charles – je reconnais sa voix tranquille, le géant zen qui court la planète depuis plus de vingt ans, affirmant à qui veut l’écouter qu’ « instant et éternité sont un » – à peine essoufflé, se penche sur Malika qui se tortille dans l’herbe en convulsions bruyantes. J’apprendrai plus tard, quand elle aura recouvré l’usage de la parole et d’une certaine sérénité, qu’avec ses mains et des mots rassurants l’infatigable conteur globe-trotter lui a permis de revenir parmi nous. Je dis nous parce qu’il y a maintenant au moins quinze personnes qui nous entourent, chacun y allant de ses commentaires, mais tous nous proposant de dormir plus près d’eux. Personne ne se soucie des deux gars à la baille, et ce ne seront que des années plus tard que je me poserai la question : savaient-t-ils nager ?

 

Malika met longtemps avant de retrouver un calme de surface, elle est choquée. Elle veut absolument quitter Avignon à l’aube. Nous chuchotons une partie de la nuit. Elle croit au moindre bruit que les deux violeurs sont de retour. Puis comme une bouteille jetée à la mer, elle décide de me faire l’amour, si on peut appeler cela faire l’amour se cramponner à l’autre comme à une bouée pour ne pas sombrer ! En fait, elle fait la détresse, lançant des S.O.S. et autres signaux d’alarme. Elle donne son corps en étant totalement tournée vers le dehors, l’endroit de tous les dangers possibles. Elle fait l’amour comme une personne qui est en train de se noyer. Je dois essayer de maintenir sa tête au-dessus de l’eau de l’attention, sinon elle s’enfonce dans les profondeurs du machinal. Elle est si absente de nos peaux et salives mêlées, que je finis par la repousser en plein ébat, lui murmurant que pour le sexe on verra demain quand le jour sera levé, que l’instant est à la tendresse.

Je pense confusément que l’heure est à la réparation, sans trop savoir de quoi il s’agit. Son corps de jeune femme sent la peur, et baiser sous l’innocence scintillante des étoiles, dans ce contexte-là, situation post-traumatique, ne me paraît ni vraiment conjuratoire, encore moins jubilatoire. Je crois qu’elle imagine avoir une dette envers moi, comme si Charles, sorte de grand frère, l’avait sauvée parce qu’il avait un œil bienveillant sur ma petite personne. J’ai envie de lui dire que le problème c’est qu’il n’y a que des bouteilles jetées à l’eau, mais plus de mer ! Je choisis le silence. Après tout qui suis-je pour prétendre remettre de l’eau dans la mer pour que puissent dériver les bouteilles de Malika vers des aubes couronnées de gloire ? Je prends ce corps blessé contre moi, sa tête au nid de mon épaule, et je laisse passer la tendresse, tendresse venant d’un continent où il n’y a que de l’amour et plus de violeurs.

Mais savaient-t-ils nager ?

Le lendemain, Malika refuse de faire de l’auto-stop, nous devons prendre un train pour quitter la région. Sa confiance reviendra, je me plaît à le croire. Tandis que le train suit la vallée du Rhône, une pensée me visite : pour renouer avec la confiance, il conviendrait de se percevoir plus vieux que sa propre mémoire, ce lieu des blessures qui ne cessent de suppurer et de confluer ses humeurs noires dans tous nos plaisirs.

L’après-midi nous reprenons l’auto-stop. Un conducteur nous invite dans sa famille : repas chaleureux, bain chaud, un lit, des enfants intrigués par notre manière de vivre. Tout pour redonner confiance à cette jeune femme qui désormais se fait moins d’idées sur la bienveillance humaine. La facture ne nos désillusions est parfois lourde à porter, proportionnelle disent les « matheux » au poids de nos illusions !

« Mais vous allez où maintenant ?

— Nous allons en Crête, voiture après voiture. »

Brice, notre hôte, est prof de philo. Il nous parle longuement de Parménide et de Gorgias, d’Héraclite et de Platon. En me couchant dans des draps inconcevablement propres et repassés, je me persuade que j’ai un rendez-vous caché en terre hellénique avec un sophiste ou un stoïcien, je ne fais pas bien encore la différence. C’est ma première leçon de philo. Ca me fascine. Je n’entrave queue de chique mais ça élargit ma soif d’être.

Seul, quelques mois plus tard, en Turquie, par une soirée de deux ivresses confondues, du raki pour la visible, de la conscience dilatée pour la non manifestée, je rencontre Héraclite accroupi au pied d’une colonne du temple d’Artémis, près d’Éphèse. Il agite des osselets dans ses mains comme s’il attendait des enfants pour jouer avec lui. Le philosophe me parle en langue de vent et de feu :

« Les choses n’ont pas de constance. Tout change. Nulle forme ne demeure ce qu’elle est, et tout finit par se transformer en son contraire. »

Au moment précis où je trouve un peu surnaturel de parler avec un homme, mon aîné de vingt-cinq siècles environ, je me découvre seul, seul et ivre, ivre et joyeux. Je me dis qu’avec ou sans Héraclite, tout ce qui apparaît disparaît, et que seul est le flux, l’instabilité… Et je fais une chute à ce moment-là dans un trou de travaux non signalisé et je termine ma nuit aux urgences dans un dispensaire.

Et à l’aube, devant un café turc, des pansements aux genoux, un bandage à la tête, je me dis : je n’en crois pas mes yeux, ce monde est un jeu, jouons, rions, soyons. Et Héraclite me murmure en arôme de café qu’en effet les pensées des hommes ne sont que jeu d’enfant. Vingt-cinq siècles ne nous séparent plus.

Mais là-bas, en Provence, par cette belle nuit d’été, savaient-t-ils nager ?

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Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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monique BUATHIER 16/02/2020 20:00

tous vos articles sont truculents authentiques et dégagent un vécu tellement extravagant que vous
devez venir d une autre planète mais je me régale et je m amuse de vos tribulations
ce qui ne m empêche pas d admirer le curieux bonhomme que vous êtes avec j ose le dire beaucoup de tendresse a bientôt Monique