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La visite de la Gestapo

La visite de la Gestapo
La visite de la Gestapo
La visite de la Gestapo

Ma mère se prénomme Anne-Marie. Dans les années 1930-1940, elle habite au 272 rue Saint-Honoré, dans le premier arrondissement de Paris. Elle vit seule avec Anna, sa mère : son père, lui, est prisonnier en Allemagne. Robert s’évadera à deux reprises, évasions qu’il me racontera et qui m’impressionneront tellement que ma vie durant j’ai toujours cru qu’il reste obligatoirement une infime possibilité de s’échapper, même des situations les plus désespérantes.

Un matin, nous sommes en 1941, les deux femmes entendent des bruits caractéristiques de bottes dans l’escalier de leur immeuble. Elles réalisent immédiatement que ce sont les Allemands, dont la présence n’augure rien de bon : avec un peu de chance, ils ne s’arrêteront pas sur leur palier ! Suspendant leur respiration, elles ne s’autorisent plus le moindre geste, figées sur place pendant que les pas lourds se rapprochent. Des coups puissants à leur porte confirment qu’elles ont des visiteurs inattendus et redoutés : la Gestapo, la police de sûreté du troisième Reich !

Trois hommes, visages fermés, mâchoires serrées, poussent d’un coup d’épaule la porte qu’elles viennent d’entrebâiller. Un chien noir et haletant les accompagne. Le mot « contrôle » est aboyé, postillonné. Pas de bonjour. Pas d’explication. Les trois brutes ont des regards fixes de cadavres. Ils bousculent les deux femmes terrorisées. Ma mère a dix-sept ans…

L’irruption du danger a une odeur de cuir, des gestes mécaniques, un silence létal de déshumanisation.

Et la fouille commence. Les intrus auscultent avec sauvagerie le petit appartement divisé en trois minuscules pièces mal éclairées, donnant sur une cour intérieure qui ressemble à un puits de pierres froides et grises où le soleil n’est jamais invité.

Ils malmènent les tiroirs et les jettent sur le plancher, arrachent les couvertures des lits, frappent sur les murs, éparpillent les vêtements. Le plus terrifiant, me racontera de nombreuses fois ma mère, c’est de les voir procéder en robots silencieux, efficaces, brutaux, glacials. Aucune porte sensible pour communiquer, les questionner, oser un imperceptible geste qui les auraient mises en relation avec ces étrangers.

Méthodiques, ils passent tout au crible, fouillent, cherchent, s’énervent, respirent bruyamment, transpirant une sourde colère animale. Leur gros chien noir s’est couché devant la porte restée ouverte : le Cerbère n’autorise personne à sortir. On n’entend plus les pas des voisins, les insignifiants bruits du quotidien. On dirait que l’immeuble entier s’est vidé de son sang, bloquant jusqu’à sa respiration intime. La peur monte du plancher, suinte des murs et dégouline du plafond.

Ils finissent par découvrir des livres écrits en allemand, qu’ils jettent sur la table du salon en éructant un agressif « pourquoi ». La grand-mère, une chiffonnade de larmes, avoue en sanglotant que son mari est prisonnier de guerre en Allemagne et qu’il parle plusieurs langues. Avec un bel ensemble, ils plongent sur les couvertures des bouquins et en épluchent les titres. Elles ignorent si ces livres sont autorisés par l’occupant. Et elles tremblent en songeant à la montagne d’ouvrages qui remplissent la cave : en italien, en allemand, en anglais… Robert, le mari, le père, mon futur grand-père, est un original atypique ; ses agissements et ses points de vue intellectuels échappent à femme et fille. Il vaut mieux que cette pièce en sous-sol ne soit pas perquisitionnée !

Dans cette même cave, des années plus tard – je dois avoir cinq ou six ans – mon grand-père, la pipe vissée à la bouche, me désignera au fond du couloir mal éclairé une porte chargée de mystère, une antique porte en bois condamnée par des barres en métal et un gros cadenas sombre sur un verrou rouillé. Il me confiera : « Derrière cette porte, mon petit, on rejoint des souterrains, les égouts, les catacombes, le métro, et je peux te dire que pendant la guerre, dans ces tunnels, il s’en est passé, et de drôles ! »

Mais revenons à 1941, quinze ans avant que je ne pousse la porte mystérieuse du monde. Les deux femmes angoissées pensent que Robert a probablement dissimulé d’autres objets compromettants dans la fameuse cave. Mais dans l’immédiat elles s’affolent surtout par rapport à une autre chose, bien plus préjudiciable, qui se trouve là, à portée de regard, à portée de mains, et qui pourrait leur coûter cher, très cher, sans doute une arrestation immédiate.

Elles possèdent en effet une radio avec laquelle elles écoutent clandestinement, comme beaucoup de gens, les informations émises depuis Londres – une ouverture sur les possibles lendemains d’une France libérée… Or le fameux poste est dissimulé dans la chambre, sous un rideau accroché tout en haut du mur à la tête du lit. Le rideau en velours grenat est avant tout décoratif, mais il camoufle aussi un renfoncement dans le mur, environ à la hauteur d’une tête d’homme debout : une niche qui abrite une paire de jumelles de marque allemande et un poste à galène.

Elles observent, tétanisées, un des trois Allemands qui entreprend de tapoter le rideau à plusieurs endroits pour vérifier s’il ne recouvrirait pas quelque chose. Le temps est suspendu. Sa main ne rencontrant que la solidité du mur, il se détourne vers une armoire qu’il ouvre rageusement. Plus tard, cette même armoire en bois blond aux entrelacs de rousseurs, et sa grande glace précisément, éveillera en moi les premières interrogations métaphysiques. Miroirs et reflets me jetteront sur la route cachée qui ramène l’homme vers l’évidence que ce qui est visible n’est que le reflet de ce qui est invisible.

Ainsi chaque jour, pendant la guerre, l’oreille collée au poste, la mère et sa fille écoutent la BBC, « Les Français parlent aux Français », une émission bien sûr interdite par l’envahisseur. Prudence, les dénonciations vont bon train à cette époque-là, mieux vaut se méfier des voisins. Chacun est sur ses gardes, on s’épie, se protège, on cache plus ou moins une seconde existence – une manière de survivre en espérance.

Les trois visiteurs repartiront comme ils sont venus, le chien sur leur trace. Ma mère ira jeter les jumelles allemandes dans la Seine ; elle ne m’a jamais vraiment expliqué son geste. Transies, elles ont tout de même conservé le poste de radio, le seul fil qui les reliait au rêve d’une France libre.

En partant, un des trois gaillards leur lance un « nous reviendrons un jour mesdames » sans aucun accent. C’est manifestement un des salopards de la bande à Philippe Henriot, partisan à outrance de la collaboration, ministre de l'Information et de la Propagande dans le gouvernement de Laval.

Longtemps, elles continueront à se demander ce que ces trois-là sont venus chercher chez elles : Robert, en Allemagne, aurait pu se faire remarquer par ses comportements insolites, ou alors se serait-il tout bonnement évadé ? Autant de suppositions… Ne rien savoir leur est insoutenable, d’autant plus après cette perquisition de la Gestapo. Les voisins n’osent plus leur adresser la parole, les regards ne se croisent même plus ; une sorte d’embarras règne dans l’immeuble, une suspicion, un malaise. La peur à tous les étages.

Vingt ans plus tard, quand ma mère se mettra en colère contre moi, j’aurai droit à l’insulte suprême : « Tu ressembles au vieux ! Le même caractère… » Le vieux : Robert, le grand-père, fumeur de pipe, randonneur avant l’heure, intellectuel polyglotte, coureur de jupons, artiste amateur, ne reconnaîtra sa fille que lorsqu’elle aura vingt et un ans. De leur relation, je ne sais rien – secret de famille, dissimulation d’ombres, à la fois soupçons et fantasmes. Trop tard, les parents sont partis avec leurs valises fermées à tout jamais. Il me reste les doutes. Alors, Robert était-il mon vrai grand-père ? Chut, ne remuons pas inutilement la boue, vu que rien aujourd’hui ne pourra en surgir !

Mais pour revenir au 272 rue Saint-Honoré et à la perquisition de la Gestapo, j’ai tellement entendu raconter cet épisode que dans mes cauchemars d’enfants, il y avait souvent d’angoissants bruits de bottes. Je savais qu’elles protégeaient les pieds des méchants Allemands, mais je ne voyais jamais ni le corps ni le visage de l’impitoyable ennemi. Et je me cachais dans des fossés herbus, des caves, des maisons délabrées, tremblant à l’idée d’être découvert.

Cette méfiance m’a poursuivi longtemps, à chaque frontière franchie, à chaque contrôle policier. La peur se doublait aussi d’une sorte de jouissance : que je transporte des produits illicites entre deux pays, deux continents, ou que je circule en touriste lambda, longtemps, comme un écho lointain, la méfiance mettait tout mon système en vigilance extrême, entretenant un sentiment d’insécurité. J’en tirais un stimuli, une excitation, une mémoire ambivalente. Désormais, je l’ai confiée à mon reflet, et les miroirs ont fini par l’absorber !

« Vous avez quelque chose à déclarer ?

— Ma mère et ma grand-mère sont parties avec la valise aux secrets. Mes poches sont vides.

— Vous pouvez passer, monsieur. »

 

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Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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Yves 11/09/2021 21:01

Beau texte Jean-Pierre. Ce n'est pas un écrit vain ... Et, comme disait mon grand-père : je n'ai jamais suivi que deux principes dans ma vie, méfiance, méfiance ! A propos, tu pourrais être le portrait tout craché de Robert, non ... (hormis la pipe - quoique - et la reconnaissance de ta fille) ?

Alinéas 31/08/2021 09:54

Récit haletant. Un scénario où plusieurs vies se révèlent autour d'un évènement bref. Et ce n'est pas une fiction. Magnifique !