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Une cécité touchante - Texte parut dans la revue PRATIQUES

Une cécité touchante - Texte parut dans la revue PRATIQUES

La question est : Peut-on soigner sans toucher ni être touché…

Sans doute vais-je faire du hors sujet comme on fait du hors piste ! Je ne sais guère faire autrement. Soit mon texte agrandira la question, soit il ira à la poubelle. Ce qui m’importe, c’est de l’écrire. Ce qu’il deviendra m’échappe, et c’est heureux !

Toucher répare, on le sait depuis les inhumaines expérimentations nazies qui prenaient des nourrissons et les enfermaient en milieux clos privés de tous liens psychoaffectifs, kinesthésiques... Pour ma part, en ce qui concerne mon incarnation, j’ai choisi la cécité, peut-être parce que l’on touche — quoique en ces confins de la confinitude organisée toucher devient péché ou encore irresponsabilité…

Aveugle, ayant besoin de la proximité, du contact, j’ai un peu exploré cette posture, si proche de la chauve-souris.

Toucher c’est donner du volume à l’image, à ce que l’œil voit mais maintient loin de lui pour le percevoir.

L’importance du contact physique me semble flagrant, notamment quand quelqu’un va mal, se confie à vous, en se rapprochant de lui, en le frôlant, touchant, les émotions jaillissent plus facilement. On dirait que d’être un par les épidermes en relation ouvre la porte du vrai, de la vulnérabilité, qui permet de faire sortir ce qui a besoin d’être libéré, d’être dit pour prendre conscience.

Toucher c’est aussi transformer une information visuelle, distancée, en vécu expérimental.

 

Une anecdote ?

Une amie un jour me demande d’expérimenter la cécité, car me dit-t-elle en parler avec toi m’en maintient à l’écart. Elle veut « toucher » la cécité.

— O.k., o.k., Nath, on y va.

Elle s’applique deux pansements ophtalmologiques sur les yeux, comme si elle avait eu un accident, et comme moi s’arme d’une canne blanche. Et avanti !

Noëlle nous dépose en voiture à l’entrée d’une bourgade provençale dont nous ignorons jusqu’à son nom.

L’objectif ? Trouver une pâtisserie, un banc sur une place pour savourer, puis aller prendre à midi l’apéro au bistrot du coin où nous rejoindra Noëlle.

Nath marche à mon bras, je lui apprends à écouter pour traverser une route. Quand nous sommes au milieu de la chaussée, je peux vous dire que le toucher devient pour Nath une rassurance. Quand elle entend autour de nous les voitures vrombir, freiner, elle se rapproche instinctivement de moi, me serre davantage la main, a besoin d’une sécurité physique.

Je note que la description des gâteaux par la pâtissière ne la convainc pas. Il manque le visuel, sinon palper et humer, ce qui est inconcevable devant les clients. Je connais Nath audacieuse, là je découvre en elle un petit animal craintif, apeuré, qui a besoin de proximité corporelle.

Après avoir interpelé les passants pour dénicher un banc, elle me dit que tout semble amplifié, même les voix des gens, les odeurs, un peu comme si le doute et la crainte faisaient office de loupe.

Nous pénétrons, canne blanche en avant, dans le bar très animé ; les rires, les paroles drues des buveurs accoudés au comptoir s’éteignent d’un seul coup. C’est impressionnant, sans doute anxiogène pour Nath. Nous sentons tous les regards converger vers nous bien que nous ne les voyons pas. Nous sommes l’épicentre d’un étonnement de groupe. Là encore je ressens que Nath aimerait disparaître. Je fanfaronne en plaisantant : — Sommes-nous bien dans un bar… et pas dans une blanchisserie ?

Une fois assis et enfin attablés, je m’amuse à d’ultimes vérifications. Nath a repéré son propre verre, mais dès qu’elle en écarte la main, je le déplace discrètement. Quand sa main part à sa recherche, elle doute ; et plus elle doute, plus sa chaise se rapproche de la mienne.

Debriefing pour finir. Nath a retrouvé la vue. Je lui demande alors comment elle a vécu la cécité volontaire. Elle me répond : — Je me suis sentie seule, incomplète, coupée des autres, insécurisée.

Des années plus tard, un oncologue annonce doctement à mon père qu’il a bien un cancer des poumons. Il est stupéfait, le mot redouté le tétanise, lui confisque la parole. Je me rapproche de lui, pose ma main sur son avant-bras, et la magie d’être un par notre peau déverrouille sa terreur.

Au fait, c’était quoi la question ? Ah oui…

 

— Peut-on soigner sans toucher ni être touché…

Zut, je n’y ai peut-être pas vraiment répondu, mais j’ai oublié de dire que je ne suis ni docteur ni thérapeute, un simple individu qui s’efforce d’être humain en se rapprochant des autres, sans doute pour être touché lui-même.

Toucher ne guérit sans doute pas mais assurément soigne en apaisant, en ouvrant la porte au vrai, en décadenassant en partie nos refoulements.

L’amour est aveugle, il faut donc toucher, peut-être en donnant à l’autre ce dont nous avons nous-mêmes le plus besoin.

Ne parlons-nous pas là de la réciprocité du soin ? Un donner en touchant qui serait un prendre déguisé ?

Le hors piste est une piste nouvelle...

 

 

 

 

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À propos

Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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P
Tu nous touches Jean Pierre de plein de manieres
Amitiés
Pierre William
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B
J'adore ta façon de raconter. tu écrits comme tu es, hyper présent et dans le ici & maintenant, que ce ici soit ici ou ailleurs et que ce maintenant soit maintenant ou dans un autre temps. bon, la clarté n'est pas mon fort!
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N
Touchée par votre Touchant témoignage avec votre regard 'Être prêt à Toucher, à être Touché, et à ne surtout pas rester sur la touche. Bonne piste pour prendre soin des Autres comme de soi-même ! Bonne progression en hors-piste à vous ! Nat_allie
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