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le voyage des livres

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Mon ami Julien vient de rencontrer dans sa rue une dame qui tenait un de mes livres sous le bras. Encore un qui s’est enfui ! Boutade, bien sûr, vu que l’on écrit pour que les feuilles suivent le vent – le vent coquin, le vent qui nous traverse sans jamais faire de halte. Toutes les créations échappent à leur créateur.

Ça commence comment l’aventure livre ?

Un germe plus ou moins vivace pointe au dessus du terreau de la conscience : l’idée d’écrire un livre… Est-ce que le sujet est antérieur à l’idée de le développer à travers un livre, ou est-ce l’envie d’écrire un livre qui nous met sur la piste d’un sujet à épanouir sur un jardin de papiers ? Ça doit dépendre des auteurs, je suppose.

Quand on demandait à Mozart comment il composait sa musique, il répondait qu’il mettait ensemble les notes qui s’aiment. Et si l’écriture c’était une tentative de faire danser ensemble les mots qui s’aiment ?

Et si les livres étaient clandestinement dissimulés dans la bibliothèque inconsciente de leur auteur ? Que faut-il pour les faire apparaître, descendre dans la matière, les coucher entre deux couvertures ?

Concentration, inspiration, vue globale de l’ensemble et organisation de l’histoire, en mots, phrases, chapitres : ainsi transpire un livre par les pores de celui qui a le mal d’écrire. Une couverture choisie avec l’éditeur et hop, il est lâché le papillon dans la nature ! La tourterelle s’envole du chapeau. Où va-t-elle ? on ne sait pas, pas plus que l’on ne sait d’où elle vient !

Une femme m’écrit qu’elle a raté deux passages de tram en me lisant. C’est bon de recevoir un tel message, de découvrir que la lecture parfois prend le pas sur les aspects pratiques du quotidien.

Je reçois du Sénégal le mail d’une personne qui m’a lu en naviguant sur les bolongs, dans l’estuaire du Siné-Saloum – le bolong est un chenal d’eau salée. J’imagine la pirogue de ma lectrice glissant dans le silence de la mangrove, entre les palétuviers aux troncs et aux racines enchevêtrés. Dans le ciel incandescent, des hérons, des aigrettes, des flamants et des pélicans.

J’entends les rumeurs au retour de la pêche des pirogues, les cris, les efforts des pêcheurs hissant leur embarcation sur le sable, les marchandages, les rires. Au marché du village débouleront espadons, mérous, barracudas, carangues, marlins, ombrines. Une danse de plumes et de cris de mouettes et milans survole les pêcheurs quand ils rejettent les têtes de leurs prises à la mer. Les femmes écaillent et vident les poissons, puis les trient avant de les jeter dans des paniers ou dans des bassines colorées. Les enfants jouent sur le sable jonché de toutes sortes de détritus. Les chiens errants tentent de s’approcher discrètement.

J’imagine les pages de mon livre légèrement ramollies par la chaleur humide, peut-être même que l’odeur du papier et de l’encre a été rejointe, voire recouverte, par des relents de poissons. Que dire, un livre de voyage, ça voyage, n’est-ce pas un de ses destins enviables ?

Un autre mail, envoyé de Patagonie par un couple d’aventuriers amoureux de la nature sauvage et des solitudes de glace. Je suis traversé en le lisant d’un sentiment de bout du monde balayé par des vents terribles. Se dressent des géants de granit aux pourtours taillés à la hache. Des hordes de guanacos sur les collines me rappellent les lamas de l’Altiplano.

Mon livre navigue dans des fjords enneigés, beaux à couper le souffle, dominés par des roches brutes et peu végétalisées. Ici on change d’oiseaux, on n’est plus en Afrique. Tandis que mes lecteurs tournent les pages, tournoient dans le ciel inquiétant des albatros géants, des pétrels noirs et autres condors.

Je voyage encore et encore à travers mes lecteurs. En Himalaya, avec le photographe Lucas L, qui découvre mon bouquin dans une guest-house à Katmandou, ce lieu où, jeune hippie idéaliste, j’ai vécu de folles années d’insouciance.

Il traverse la Méditerranée avec Johan, sur un voilier.

Des détenus en lisent des extraits à voix haute et tous ensemble ; c’était pendant une de mes visites en prison en Dordogne. Une émission de radio retracera cet émouvant partage.

Et puis encore cette amie qui s’envole pour l’Australie en oubliant mon livre dans l’aéroport d’un pays du Golfe Persique. Échoué dans une poubelle ? ou pour servir de papier d’emballage ?

Flora fait des ménages dans un hôtel dans les Alpes… Une collègue lui prête mon livre en lui disant : « Il faut absolument que tu lises ce témoignage », et nous finissons par nous rencontrer sur l’île de La Réunion. Nous passons des heures à flotter dans les eaux bleues et transparentes du lagon en devisant.

Mon ami Daniel M, lui, avise une lectrice plongée dans Aller voir ailleurs. Ils sont dans une rame de métro à Lyon. Daniel lui demande ce qu’elle pense de ce livre. Elle répond que l’auteur est sans doute « mytho ». L’ami sourit et lui réplique que non seulement tout est bien réel mais que bien des anecdotes ont été oubliées soit par manque de place, soit volontairement.

Et il y a tout ce que j’ignore.

Un de mes livres froissé sur une table de nuit tandis qu’un couple s’ébat.

Un aveugle qui l’écoute dans une version audio.  

Une feuille arrachée pour des usages divers.  

La couverture pour allumer un feu de cheminée, faire un filtre de joint.

Mots fumés et fumée de mots…

Je passe devant une boîte à livres. S’y trouve un de mes bouquin en escale. Je tends mon oreille de ciel. Mes écritures conversent avec de prestigieux auteurs. Que disent-ils ?

Jorge-Luis Borges parle de l’une de ses nouvelles, L’Autre. Une histoire où il se rencontre lui-même plus jeune, assis sur un banc, et prédit son futur : « Tu deviendras aveugle. Mais ne crains rien, c’est comme la longue fin d’un très beau soir d’été. » Sa prédiction s’avérera juste.

S’échappe du livre Les cerfs-volants la voix grave de Romain Gary : « On dit que l'amour est aveugle, mais avec toi, qui sait, la cécité est peut-être une façon de voir »… Le grand écrivain argentin acquiesce.

Sourd la voix d’Henry Miller, avec son puissant accent amerloque : « Fais n’importe quoi mais tires-en de la joie. »

Un gros livre à la couverture décolorée par le soleil répond par la voix véhémente d’un certain Sri Nisargadata Maharaj : « Seule la joie de voir ce que nous sommes est véritable. Elle n'est pas une conséquence, sa propre nature est joie, une joie qui est en elle-même joie »...

Mon bouquin est en bonne compagnie !

Je poursuis mon bonhomme de chemin en me disant que les livres se délivrent de leur créateur et parfois, en étant lus, font éclore de nouvelles vocations d’écriture. À leur tour, ils deviennent auteurs en transmettant le goût de marier les mots à travers une amoureuse architecture musicale.

La boucle est bouclée. N’avons-nous pas dit en amont que toutes les créations échappent à leur créateur ?

Et si le papier des livres éprouvait la nostalgie de son origine végétale et voulait en redevenant humus faire croître de nouveaux arbres à papier ?

Et si… ?  

 

 

 

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À propos

Jean-Pierre Brouillaud

Amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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G
J'ai partagé ce très beau texte su FB mon ami !
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M
chacun de vos blog est déja un voyage ou un livre ,et chaque phrase , chaque expression est pour moi poésie !
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N
"Le Voyage des Livres"<br /> Et si Le Livre était comme un Port d'attaches de mots que "livre" son auteur pour inviter ses lecteurs<br /> à prendre le large en restant à Quai, à découvrir des univers insoupçonnés au Pied des Mots,<br /> à toucher du doigt, des yeux, à fleur de peau, des ambiances "livrées" mot après mot, page après page<br /> Qu'emprunterions-nous comme Chemins "Libres de Passages" et en retour, nous pourrions livrer<br /> Nos Empreintes, au gré du Vent, à l'Auteur qui a initié en nous un si touchant voyage avec simplement au Départ : un titre de transport... en couverture !<br /> MERCI Jean-Pierre pour Les Mots que tu aimes nous transmettre !
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