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tribulations d’un appareil dentaire

tribulations d’un appareil dentaire
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tribulations d’un appareil dentaire

  Écrire, c’est avant tout laisser venir et voir un ou des personnages, les autres, moi ou une situation, un rêve, et les écouter le     plus attentivement possible en leurs prêtant nos mots. Maintenant, seul à une terrasse de café, allez savoir pourquoi, je suis convoqué par l’enfant que j’ai pu être dans une situation particulière. Tout en savourant un jus de tomate, céleri et tabasco, je me dis que dès que j’aurai un clavier où laisser courir mes doigts je prêterai mes mots à cet épisode. 

De sept à neuf ans je suis équipé, embarrassé, handicapé même d’un encombrant appareil dentaire dont la sensation envahit toute ma cavité buccale. Une horreur d’inconfort et de honte. Pour manger je dois retirer cet engin de malheur et le mettre à tremper dans un verre d’eau à côté de mon assiette. Pas très « glamour » dirait-t-on aujourd’hui !

Dans le bruyant réfectoire à moitié enterré et éclairé crument aux néons, nous sommes une centaine d’enfants, de sept à dix-sept ans. Mais voilà qu’un soir j’oublie ce foutu dentier et je monte au dortoir avec les camarades. C’est en me brossant les dents que soudain je découvre l’immensité coupable dans ma bouche. Je suis atterré : mes parents me font l’article chaque fin de semaine en m’expliquant que ce coûteux appareil dentaire fera que plus tard j’aurai une jolie dentition. J’ai le privilège agacé d’entendre ma mère disant : il faut souffrir pour être beau plus tard, mon garçon. Plus tard, plus tard, c’est quoi : un vague nuage à peine menaçant en regard de l’intensité solaire du présent de l’enfance. Et puis ce garçon dont parle ma mère est un autre, même s’il deviendra beau parce qu’il aura souffert pour le devenir, tellement un autre que l’enfant que je suis n’arrive pas à se sentir concerné.

Reste que l’objet manquant est investi d’une charge affective si lourde que sa disparition soudaine me culpabilise. Pour le coup, j’arrête de gesticuler dans tous les sens devant la rangée de lavabos livides. Nervosité et suractivité qui me caractérisent font place à une hébétude qui alerte aussitôt la monitrice, mademoiselle Yolande.

— Qu’est-ce qui t’arrive Jean-Pierre ?

Les mots se bousculent en vrac dans ma cervelle. Je bafouille quelque chose comme :

— J’ai oublié mon appareil dentaire dans mon verre au réfectoire, et les dames ont dû le jeter aux poubelles avec les restes de nourriture.

Branlebas de combat, l’information circule d’une pionne à l’autre, d’un étage à l’autre, jusqu’à atteindre le réfectoire à demi enterré où les dames débarrassent, lavent, frottent, désinfectent, et consternées apprennent, alors qu’elles sont prêtes à rentrer chez elles, que le petit Jean-Pierre Brouillaud, le gamin turbulent, a oublié dans son verre son engin de torture buccale. Concertation : qui va aller fouiller dans les grandes poubelles qui empuantissent la cour sordide devant les cuisines ? La grosse dame qui respire fort en nous servant deux louches de soupe, pour devenir grand nous dit-elle invariablement ? À moins que ce soit l’autre dame qui ne parle jamais et parfois laisse courir sa gentille main dans mes cheveux pour m’encourager à finir mon assiette ?

Toujours est-il que moi, inquiet au présent — pas l’autre qui aura plus tard de belles dents dans un avenir incertain —, recroquevillé dans mon lit en fer blanc, je tremble rien qu’en imaginant mes parents apprenant une telle trahison. Je sais très bien que pour qu’un jour abstrait je devienne un beau garçon, ils ont payé le prix fort chez le dentiste qui leur a pourtant « fait une fleur », comme dit le père, en leur permettant d’étaler les paiements. « Nous ne roulons pas sur l’or » : cette fois-ci c’est une phrase de la mère qui tressaute au rythme de mon inquiétude. Je poursuis tout seul sa pensée, ça meuble mon attente angoissée : nous n’avons pas de confort, nous mangeons naturel parce que nous avons un grand jardin, mais nous ne fréquentons pas le banquier parce que nous n’avons rien à lui donner ! « Mais voyez-vous (c’est encore ma mère qui insiste), nous sommes fiers parce que nous, nous ne devons rien à personne et nous travaillons dur. » Toutes ces phrases parentales qui disent la mentalité familiale clignotent dans ma cervelle trouée d’appréhensions. Mais fort heureusement mademoiselle Yolande ne tarde pas à me rapporter l’objet perdu, après l’avoir fait tremper dans je ne sais quelle solution désinfectante de l’époque. Donc j’aurai plus tard de belles dents ! merci papa, merci maman ! et dodo à présent !

 

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Jean-Pierre Brouillaud

amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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