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l’appel de la vallée ou call of the valley,

Y’a pas que le rock !

Il y a des disques qui ne se contentent pas de jouer de la musique, ils entrouvrent une porte, une porte si discrète qu’on pourrait passer devant mille fois sans jamais la remarquer. Elle ne grince pas, n’a pas de poignée. Rien ne dit qu’elle est là.

Et puis, un soir, on pose le vinyle sur la platine. On ferme les yeux.

Quelque chose cède. Un souffle passe. Une porte dérobée s’ouvre. Derrière, il y a peut-être un pays que l’on ne connaît pas encore ou, peut-être, une partie de soi-même que l’on n’avait jamais rencontrée.

Pour moi, cette porte s’appelle Call of the Valley.

Je crois que ce disque m’a fait voyager en Inde bien avant que je sache que j’irais un jour !

Pas de billet, pas de passeport, même pas besoin de quitter ma chambre d’adolescent.

La bansuri, flûte traversière en bambou,  du pandit Hariprasad Chaurasia, arrivait de très loin. Un souffle chaud venu d’ailleurs. Dans son timbre, j’entendais le Rajasthan, les dunes, les caravanes, les havelis, le vent de sable qui dresse verticalement le désert du Thar comme s’il voulait s’envoler.

Je n’étais pas encore en Inde, mais une partie de moi prenait un train indien en troisième classe.

Puis le santoor du Pandit  Shivkumar Sharma apparaissait. Soudain, tout scintillait, éclats de glace, cristaux de neige suspendus dans l’air froid du Cachemire. Il y avait quelque chose de si pur que l’on pouvait entendre converser les étoiles !

Chaque note semblait venir des hauteurs de l’Himalaya, glisser lentement sur les pentes, suivre des rivières invisibles, descendre dans la vallée, toucher la terre et disparaître.

Puis la guitare slide de Brij Bhushan Kabra arrivait à son tour en voyageur clandestin.

Une guitare occidentale dans une vallée indienne. Un étranger avec ses cordes, ses fantômes de blues et cette envie inspirante de construire un pont entre deux mondes, entre les ragas et les highways, entre les caravanes et les grands espaces américains, entre les temples hindous et mes propres rêves de départ.

Les tablas de Manikrao Popatkar tenaient tout cela ensemble. Ils ne commandaient pas la musique, ils marchaient avec elle. Tac-tac. gouttes de pluie, mousson priée par les paysans pour sauver les récoltes de riz. Tac-tac. Et entre et derrière les notes, quelque chose d’indicible m’appelait, m’invitait à me reconnaître.

 Call of the Valley a été enregistré en 1967.

quatre musiciens, dont trois deviendront des légendes, avaient imaginé quelque chose de presque impossible à raconter, une journée dans la vie d’un berger du Cachemire.

Aube. matin. après-midi. crépuscule. Rien d’épique. Aucune bataille, aucune explosion. Aucun besoin de convaincre le monde que la journée est extraordinaire. La lumière qui monte, croît, décroît, les montagnes qui changent imperceptiblement de couleur, les heures qui passent, le vent dans les herbes, le paysage qui respire.

Les ragas suivent les heures comme leur  ombre.

La musique ne remplit pas le temps, elle l’habite. Elle semble savoir quelque chose que nous avons oublié, que chaque heure possède sa propre voix, que la lumière cache des couleurs que l’œil ordinaire ne voit pas, et que le silence n’est peut-être pas l’absence de musique. Peut-être même est-il sa forme la plus secrète, nous révélant L’endroit où elle retourne lorsqu’elle a fini de s’exprimer.

C’est peut-être là que mon aventure indienne a prit source.

Je me suis mis à écouter des ragas pendant des heures. Mes potes rockers ne comprenaient pas.

— C’est chiant, ta musique. C’est toujours la même note !

Ils riaient, se poussaient du coude, se moquaient : - Tu changes mec !

Moi, je restais assis sur un tapis. J’écoutai. Je buvais les notes. leurs couleurs, leurs saveurs, elles tournaient, s’allongeaient, revenaient à moi tout autres. Elles ne semblaient pas chercher à aller quelque part, elles devenaient peu à peu autre chose, une invitation à l’extase.

Une note était une route, un silence, une gare, un accord, une fenêtre ouverte sur un autre monde fait de fréquences chatoyantes.

 Pour mon premier voyage en Inde, j’étais dans un train de nuit, dans un wagon de troisième classe, et Call of the Valley roulait dans mes veines. Cette musique se mélangeait à une chanson de la chanteuse Lakshmi Shankar,  O Krishna, I Am Missing You, à sa voix aérienne, presque irréelle.   Je ne savais plus très bien si la musique accompagnait le train ou si c’était le train qui jouait la  musique.

La nuit indienne était immense comme l’océan. Elle débordait des rizières noyées d’ombre, escaladait les talus, entrait par les fenêtres ouvertes, glissait entre les couchettes et venait s’asseoir silencieusement près des voyageurs endormis. Je sentais sa main apaisante sur ma peau.

Le train traversait la nuit comme une aiguille d’argent à travers une étoffe noire. Tac-tac. Tac-tac. Le rythme métallique des rails était mantrique.

Dans une couchette, un vieil homme récitait une prière à voix basse. Ses lèvres tremblotaient. Les syllabes du sanskrit s’offraient à l’obscurité.  Pendant quelques secondes, elles restaient suspendues dans l’espace, fragiles comme des oiseaux invisibles. Puis, pfff… confiantes, elles devenaient le tissu même de la nuit.

Infatigable, le train cahotait. Il chantait pour ceux qui dormaient, pour ceux qui veillaient, pour ceux qui ne savaient pas encore dans quelle ville ils ouvriraient leurs yeux.

De l’autre côté du couloir, une femme parlait à son enfant. Sa voix était chaude. Une voix de miel, de bronze et de cardamome. Elle féminisait la nuit en l’imprégnant d’une sérénité toute maternelle.

Les nuits indiennes ont une densité, une couleur particulière, un noir profond. Il y a toujours quelque chose qui brûle, un encens, une bougie ; qui vit, un rire étouffé, le cri lointain d’un vendeur sur un quai, un enfant qui pleure, un chien, une toux. Dans l’air nocturne flottent des odeurs de terre humide, de fumée, de fleurs écrasées sous les pas.

dans ma tête, la bansuri et la tanpura continuaient de jouer. La voix à la texture hypnotique de Lakshmi Shankar faisait de la nuit une gourmandise que je savourais.

Je pensais  au berger de Call of the Valley, à cette vallée imaginaire qui m’avait accompagné pendant tant d’années avant même que je sache ce que voyager en Inde voulait dire. Et maintenant, j’étais là, allongé sur une couchette en bois dans un vrai train. Dans une vraie nuit. Dans un pays qui, autrefois, n’existait que dans un trente trois tours.

La vallée du disque était sans doute derrière la vitre, quelque part dans cette océan de nuit,  ou dans cet endroit mystérieux où les souvenirs qui ne sont pas encore arrivés attendent leur heure pour se montrer.

Certaines choses sont plus belles lorsqu’elles restent sans réponse.

 Le sommeil finit par m’inviter. Zip ! Une fermeture éclair tirée lentement sur le monde. Mes paupières tombèrent. Tac-tac. Tac-tac. Le train ferraillait, cliquetait, grinçaient et la voix de Lakshmi Shankar m’entraînait dans sa transe mystique. Les tablas de Manikrao Popatkar Imprimaient un rythme à mon voyage intérieur.

 Call of the Valley est pour moi bien plus qu’un disque. C’est une boussole sans aiguille, une porte que l’on ne remarque qu’après l’avoir franchie, une invitation à ralentir, À écouter autrement, à laisser le paysage entrer dans la musique et la musique entrer dans le paysage.

Je comprends pourquoi des musiciens comme George Harrison, Paul McCartney, Bob Dylan ou David Crosby ont pu être fascinés par cet appel venu de la vallée. Mais les légendes, les classements, les histoires de disques mythiques racontent rarement l’essentiel. Ils racontent les artistes. Les dates. Les studios. Les instruments. Ils racontent rarement ce qui se passe dans le corps de celui qui écoute lorsqu’une musique vous accompagne dans la nuit et que, soudain, vous ne savez plus très bien si vous êtes entrain de l’écouter ou si c’est elle qui vous écoute.

Peut-être est-ce cela, le secret des grands disques. Ils ne nous font pas seulement entendre de la musique, ils réveillent en nous une partie endormie.

Tac-tac. Tac-tac. Le train dansait. Et quelque part, entre une vallée du Cachemire, une chambre d’adolescent plongée dans le désordre et un wagon de troisième classe lancé à travers l’Inde, je découvrai qu’il suffisait de quelques notes,  d’un souffle flûté, d’un glissement bleu de cordes de guitare, d’une eau vive en notes de santoor, d’une mousson de tablas, d’une voix pure qui appelle son dieu, d’un peu de silence. Il suffit parfois de presque rien pour franchir une porte que l’on ne voyait pas. Derrière cette porte, il y a parfois un pays, parfois une vallée, au Cachemire ou ailleurs, et parfois un autre soi-même qui nous attendait depuis toujours, qui savait déjà, qui, peut-être, avait commencé le voyage bien avant nous.

Le train, en nostalgie d’aurore, poursuivait son voyage. Tac-tac. Tac-tac.

Inexplicablement, je réalisai que je n’avais jamais vraiment pris le départ ou plutôt que j’étais parti avant même de savoir que je partais. Peut-être que certaines routes commencent dans une chanson, que certains voyages commencent dans une chambre d’adolescent et que l’on y répond en se souvenant.

ce que je cherchais au loin était peut-être là depuis le commencement. Dans la respiration,  le silence, la vallée des origines, la musique, dans cette part de nous tous qui n’a jamais eu de naissance et n’a de mort que par notre ignorance.

Tac-tac. Tac-tac... dans la nuit, une flûte m’appelle ou peut-être que c’est moi qui, depuis toujours, l’appelle.

 

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Jean-Pierre Brouillaud

Amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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