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Musique des eaux

Musique des eaux
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Musique des eaux

 Eaux vivantes, filles d’un glacier ou d’une source rieuse, tantôt cheveux aquatiques d’une cascade, tantôt apaisées, le voyageur écoute l’invitation de vos courants à galoper avec vous.

 L'âme de l'homme est comme vous, se dit-il, elle vient du ciel, descend sur terre et remonte au ciel. Celui qui ressent cela, il est comme l’eau qui n’a pas de forme définie mais peut toutes les prendre, de la goutte de rosée au nimbo-stratus, en passant par celle d’un vase de la dynastie Ming ou d’un iceberg en dérive.

Eaux, ici vous vous reposez, à peine frissonnantes sur une grève de sable blond, là, furieuses, écumantes, vous jouez avec la gravité en vous ruant dans un canyon entre deux falaises ombreuses.

 Amazone, roulement de tambour, rien ne te résiste. Tu caches candiru et autres poissons parasites et tu reflètes les rivières de nuages immortalisées par Sabastiao Salgado.

 Fleuve Rouge, tu coules comme un dragon vert ou un serpent d’argent en déroulant tes anneaux de jade, mais te souviens-tu que le poète Li Bai se serait noyé en plongeant dans ton courant pour s’emparer du reflet de la lune ?

 Gange, né des dreadlocks de Shiva, avant de descendre sur terre, tu coulais dans le ciel. Les pèlerins se baignent dans ta mémoire pour retrouver la transcendance. Le voyageur encore naïf s’immerge dans ton flot et se demande quel mantra réciter.

 Mississipi, y’a du delta blues dans ton courant boueux, des larmes de femmes abandonnées, la mémoire du claquement du fouets sur les corps amaigris des esclaves noirs, les pleurs du ciel d’Elmore James et la légende qui raconte que le guitariste chanteur Robert Johnson fit un pacte avec le Diable qui serait le père du blues.

Tu es plus qu’un fleuve, tu es une blessure, écrivait Faulkner.

 Rhône, enfant du glacier Furka, tu coules confiant jusqu’à ce que Lyon et ses usines saturent ton eau en chimie, continuant à rouler jusqu’à sombrer dans d’azuréens abîmes méditerranéens.

Sous ton pont d’Avignon, on n’y danse plus depuis des lustres !

Une nuit d’ébriété, le voyageur s’assoit sur ta berge pour écouter les tambours des ménestrels et les duels chevaleresques d’autrefois, mais il entend, étonné, « Smoke on the water, fire in the sky », de la fumée sur l’eau, du feu dans le ciel. Il reconnaît la voix des cendres du casino de Montreux qui le 4 décembre 1971  brûla suite à la projection d’une fusée éclairante, événement tragique traduit en chanson par le groupe Deep Purple.

 Rio Madre de Dios, des jours à laver ton sable, pour si peu d’or au fond du tamis, des nuits de hamac et d’incertitudes pour le voyageur encore néophyte et, presque en boucle dans les transistors des garimpeiros, la chanson de Henry Fiol, Oriente : « Yo me voy a morir » –  je m’en vais mourir.

 Nil bleu, Nil blanc, un baiser d’eau vous soude à Khartoum. Le voyageur grelotte de fièvre, la malaria sans doute, sur une antique barge tractée par un vieux rafiot plongeant les pales de sa roue à aube dans vos eaux sombres où surnagent herbes aquatiques et papyrus.

Sur les hauts plateaux du Yémen, il marche dans un de tes lits : — Rivière de pierres, où est ton eau ? se demande-t-il, inquiet.

Au-dessus de sa tête, dans l’inflexibilité bleue du ciel, aucune espérance de pluie bienfaitrice, pas davantage d’espoir de fécondité dans la poussière stérile du sol.

Sur une plage déserte, il interroge les vagues qui meurent à ses pieds. Avec la sécheresse, ça sera comment demain ici ? La mer Rouge s’en fout, impassible, elle charrie les larmes des veuves des pêcheurs disparus au large.

 Au Pérou, un cigarillo en bouche, il se demande avec humour si les océans, Pacifique ou pas, tiennent leurs bleus de la peur bleue de tous les poissons pris aux pièges des filets.

 Eau transformée en neige, tu effaces les pas vaniteux des hommes qui prétendent aller quelque part.

Eau saisie par le froid polaire, ta mémoire emprisonne le passé géologique.

Eaux mythologiques. Styx, Phlégéthon, Cocyte, Achéron, Léthé, courants de haine, de flammes, de lamentations, de chagrins ou ruisseaux de l’oubli, vos eaux se nourrissent des larmes des morts sans sépultures égarés sur vos rives. On dit que pour oublier les maux et les plaisirs de leur vie terrestre, les âmes errantes devaient s’abreuver à vos flots.

 Eau tragique. Ophélie, vêtue d’une robe blanche flottant sur l’onde au clair de lune, se noya dans un ruisseau parce que Hamlet, son amant, tua accidentellement son père. Mais eau tragique devenant eau romantique, parce que la jeune femme semble plus endormie que morte.

 


 
Musique des eaux

Eau inspirante. Le voyageur entendit dans une taverne roumaine que c'est en écoutant le langage du Danube que Panaît Istrati, fils d'un contrebandier et d'une blanchisseuse, écrivit ses livres. A la librairie il acheta un volume et se baigna dans ses mots

Eau de vie. Aquavit, bourbon ou tequila, en Norvège, aux USA ou au Mexique, il lève son verre à la santé de toutes les nymphes, ondines, sirènes, naïades et océanides.

 « Si tu as le cœur aride lui murmurèrent toutes les rivières du monde, baigne-toi dans nos eaux. » Mais c’est dans l’eau du Riboulet qu’il entendit en voix rauque de galets roulés cette invitation à méditer : c’est quand le puits est à sec que l’eau retrouve sa valeur aux yeux des ingrats.

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À propos

Jean-Pierre Brouillaud

Amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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