22 Avril 2026
À dix ans, dans la cour de récréation, le voyageur ne se contentait pas de jouer aux billes, il bâtissait des empires de songes. Il s'était inventé une naissance exotique, un ailleurs lointain inspiré par le père.
— Je suis né au Vietnam, répétait-il, à ses petits camarades impressionnés, si persuasif qu’un temps il en fut lui-même persuadé.
Il parlait déjà des rizières émeraude, de l’odeur de la citronnelle, de la moiteur des moussons avec une précision telle qu'il finissait par y croire lui-même. C’était son secret, sa protection, son mensonge doudou.
Soixante ans plus tard, la réalité rattrape ses fantasmes.
À soixante-dix ans, le voyageur pose enfin le pied sur cette terre qu’il a tant de fois décrite sans la connaître.
Faut dire qu’il avait un père qui, comme on le disait à l’époque, « avait fait l’Indo ». Et ce père en parlait, de sa guerre : la Cochinchine, l’Annam et le Tonkin, la plaine des Joncs ; mais surtout de Cholon, autrefois le quartier chinois interlope de Saïgon où les militaires français allaient s’encanailler dans les dancings, les bordels et certains officiers dans les fumeries d’opium.
Un peu plus tard se rajoutent aux récits paternels les livres de Jean Hougron, La nuit indochinoise, de Graham Greene, Un Américain bien tranquille, du reporter de guerre Jean Lartéguy, les tambours de bronze. Tous les ingrédients sont réunis pour renforcer une légende. Marguerite Duras tombe entre ses mains, et ça consolide le barrage pas très pacifique de l’adolescent contre le réel.
Soixante ans plus tard, de Hanoï à Vung Tau – ancien cap Saint-Jacques –, de Phong Nha à Sapa, de Cai Be et ses vergers luxuriants dans le delta du Mekong au petit village de Viet Hai sur l’île de Cat Ba, chaque nuit il relit ces ouvrages et pioche dans les replis de sa mémoire à la recherche d’une parole oubliée du papa en Indochine.
Cette fois-ci sa lecture a l’authentique saveur des plats de rue que l’on savoure accroupi sur de minuscules tabourets en plastique, la musicalité du langage monosyllabique vietnamien, la sensation de l'air lourd chargé de vapeur d'eau qui colle à la peau et transporte les odeurs de terre mouillée, de jasmin sauvage et de fumée de charbon.
En relisant ces livres il entend l’éveil de ce chaudron humain que sont les villes vietnamiennes, le fracas des rideaux métalliques qui coulissent la nuit venue, les ronronnements et pétarades des scooters chargés de pyramides de cartons ou de sacs de tissus slalomant avec une précision chirurgicale entre les piétons. Il croit entendre le chant nerveux des bulbuls ou des rossignols chinois enfermés dans des cages devant les maisons ou les cafés, contraste saisissant avec le chaos des moteurs, une petite bulle poétique suspendue au-dessus des pots d'échappement.
Ici, chaque vendeur a sa propre mélopée, souvent enregistrée et diffusée par un petit mégaphone grésillant fixé au guidon d'un vélo. Le ton monte en fin de phrase, une offre de Bánh mì ou de Bánh giò est une véritable mélodie.
Il y a aussi le cliquetis des ciseaux, bruit métallique et rapide des vendeurs de papayes vertes ou de viande séchée qui découpent les ingrédients à une vitesse prodigieuse.
Le visitent sur ses lits d’hôtel la rue des herboristes où l'air s'épaissit de l'odeur terreuse des racines séchées et du ginseng, celle des lanternes qui colorent le ciel de rouge et d'or, celle des étals de quincaillerie où le métal brille sous le soleil.
Il sait désormais que les trottoirs n'appartiennent pas aux seuls passants ; ils sont aussi extensions du salon, restaurants, garages, et par-dessus tout parkings à scooters…
Dans son sommeil, il entend parfois encore le cliquetis des cuillères au fond des verres pour mélanger lait concentré et café, entrecoupé par le craquement de la glace pilée ; il respire la fumée qui s'élève des cuisines de rue, franchit le seuil d'une pagode ou d'un temple comme celui des Dix mille Bouddhas, et soudain le bruit de la ville s'étouffe, ne restent que les fidèles murmurant des prières.
Il est si imprégné de son voyage que celui-ci le rejoint nuitamment.
Quand au détour d’une page il lit le mot « rizière » aussitôt surgissent les reflets du ciel dans leurs miroirs inondés, lui parvient au loin le claquement rythmé d'un sabot de buffle dans la boue, le moteur pétaradant d'un vieux motoculteur, le cri aigre d'un marchand ambulant qui traverse un hameau, le clapotis d'une rame fendant la surface d'un canal dans le delta.
Il avait lu, il lit de nouveau, mais en prise directe avec le réel cette fois-ci, que le Vietnam est un pays d’eau, de terre et de ciel où l'œil est d'abord frappé par la dominance du vert, un vert pluriel, celui, tendre, des jeunes pousses de riz, celui, sombre, des feuilles de bananiers, et celui de la jungle.
En voyant les chapeaux coniques des paysans qui ponctuent les champs, tels des champignons géants émergeant de l'eau, un trouble le gagne. Pendant une de ses ballades pédestres, tandis qu’il a l’impression d’être observé par le regard placide d’un buffle d’eau, une phrase s’impose : oui, j’aurais pu naître ici, au pied de ces pics karstiques qui se découpent en ombres chinoises dans la brume du matin… j’aurais pu être un pêcheur et vivre sur un de ces villages flottants... un moine taoïste ou un homme d’affaire dans un bureau au trentième étage face au très animé port de Hai Phong. J’aurais… Mais je suis étranger à cette terre bien que j’aie l’impression fugace d’être convié à participer à un monde où chaque geste est lié à la survie et à la beauté simple du quotidien.
Mais le destin a un sens de l’ironie qui lui appartient. Sur une route sinueuse, à mille mètres d’altitude, près de la petite ville de Bac Ah dans le nord, le scooter du voyageur dérape sur une longue plaque de plastique.
Un instant de vide, le fracas du métal, et puis le silence, seulement troublé par les moteurs des autres scooters et voitures qui évitent son corps à terre.
Affalé sur l’asphalte, le souffle court mais vivant, le voyageur sent la chaleur du soleil vietnamien brûler sa peau. C’est là, barbouillé de sang, dans cet état de semi-conscience, que le souvenir du petit garçon de dix ans lui revient, comme une gifle de tendresse. Il n’a pas perdu son humour et il se dit qu’il a prétendu être né ici et qu’il a failli y mourir, pour de vrai cette fois-ci. Ce pays n’a jamais été son berceau, pas plus qu’il ne semble vouloir être sa tombe. Le choc n'a pas seulement brisé quelques carénages. Il a fait voler en éclats le vieux mensonge.
Le voyageur accompagné par deux femmes en voiture vers le dispensaire le plus proche réalise alors que cet accident est une forme de baptême avec le réel. Il a enfin « payé » son billet d'entrée. Ce sang qui coule sur le sol lie organiquement son corps à cette terre, transformant l'imposture de l'enfance en une vérité charnelle qui parle vrai. À dix ans, il avait besoin de dire qu'il venait d'ailleurs pour se sentir exister. À soixante-dix ans, en survivant à cette chute, il réalise qu'il n'a plus besoin d'inventer des histoires pour être.
Les cicatrices du nez, de la bouche et de la cuisse ne seront pas exclusivement celles d'une chute de scooter, mais bien la preuve que le Vietnam l'a enfin adopté, soixante ans après avoir voulu naître de son ventre exotique. Pendant qu’une infirmière recoud ses plaies, il se dit que le Vietnam ne lui doit plus rien et que lui ne doit plus rien à cette terre à laquelle il avait associé son destin. Plus de dette. Il est à jour, avec ce pays, oui, mais aussi avec son père que d’une certaine manière il avait voulu suivre en s’inventant un lien fort avec lui.
Un matin il est arraché du sommeil par un haut-parleur crachant une musique nasillarde ou une déclaration officielle comme cela se fait encore. Ici, le matin ne commence pas à pas feutrés, il éclate avec ses vendeurs ambulants annonçant leur présence avec des intonations répétitives, presque mélodiques. Le Vietnam l’invite. Il se lève et marche à sa rencontre tout en se remémorant l’incroyable repas de la veille servi dans un restaurant de Hué avec son canard grillé au gingembre doré, croustillant dehors, fondant dedans et son plateau de fruits de mer, travaillé comme un tableau.
Il se dit que cette exposition comestible se mangeait avant tout avec les yeux, histoire d’affûter l’appétit. Et il repense, en se dirigeant vers un étal de street food, au plat de crevettes façonnées en phœnix et les légumes sculptés en fleurs de lotus. À présent assis sur un minuscule banc en plastique devant un bol de soupe, il réalise que chaque plat dans ce restaurant gastronomique arrivait un peu comme un acte dans une pièce de théâtre, un serveur expliquant l’histoire de chaque met, parfois liée à la cour impériale. Le festin terminé, il en sortit presque silencieux ; il n’était pas rassasié au sens classique, mais impressionné, apaisé, comme s’il avait assisté à quelque chose de rare, à un moment où la cuisine devient art, et le repas, une expérience spirituelle.
Ici dans la rue, à peine raclé le fond du bol il faut se lever, car quelqu’un convoite la place. Hier soir, cela faisait partie de la prestation, un assez long moment s’étirait entre chaque plat, manifestement pour exacerber le désir, goûter l’attente et accompagner la mémoire des saveurs du dernier plat.
D’un côté la rue, le quotidien, de l’autre le raffinement, l’extraordinaire. Le luxe ? la possibilité de vagabonder entre les deux pour avoir une expérience plus globale du pays. Et cela vaut pour la nourriture mais également toutes les oppositions : ville campagne, mer montagne…
Il rencontre à l’aéroport un moine bouddhiste qui s’envole vers Rangoon. De leurs échanges, il retient une phrase :
— Vivre c’est être de passage, mourir, c’est rentrer chez soi.
Le moine pointe les cicatrices de son nez, interrogateur. Le voyageur répond, sentencieux :
— Bien que je ne sois pas né au Vietnam, j’ai failli rentrer chez moi à Bac Ah.
Et par devers lui il songe : oui, une fausse naissance qui aurait pu être une vraie mort !
Amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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