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Le billet de 100 roupies

Le billet de 100 roupies

Les clichés, nos préjugés et nos idées préconçues ont la peau dure, pense le voyageur en écoutant son guide. Pourtant, derrière chaque comportement, chaque événement, parfois incompréhensibles selon nos critères d’Occidentaux, il sait bien que c’est la vie que l’on croise, cette insaisissable danse des paradoxes. Invraisemblable, se dit-il, comme la Vie frétille et gesticule en tous sens et avec une intensité incroyable dans ce pays !

Constat navrant, restrictif : nous regardons le monde avec nos propres représentations, ce que nous savons, pensons, et dès qu’une situation ne correspond pas à nos références, le risque est de perdre pied ou de ne pas voir le réel parce que jamais vu, jamais même imaginé.

Il fut un temps où, quand certaines circonstances inattendues se présentaient, notre voyageur y décelait un signe. Il parlait alors de sérendipité : le besoin, sans doute pour se rassurer, de mettre des mots sur l’inconnu. Aujourd’hui, il se dit que l’on croit en ce qui conforte le récit que l’on se fait de soi, une interprétation qui nous arrange. Aujourd’hui, il se dit que l’on ne voit pas ce qui est.

Au quotidien, le voyageur tente d’éclairer son vécu avec un viatique transmis par son sage ami Charles : « L’inattention nous construit égotiquement ; l’attention nous dépouille et nous révèle à notre nudité originelle. »

Ce qui le choque dans ce pays déconcertant, le dérange parfois, conclut-il, doit sans doute relever de son manque d’attention, de la comparaison avec ce qu’il connaît, donc une expression de l’inattention. Tout à l’écoute de son guide, il s’invite à davantage de vigilance, idéalement une attention sans choix, comme le préconisait Krishnamurti.

Mais où sommes-nous ?

En Inde, dans l’État du Gujarat.

 Le plus ancestral temple de la religion zoroastrienne se dresse dans le village d'Udvada. Les prêtres Parsi y alimentent un feu depuis le VIIIe siècle, lorsqu’ils ont fui la Perse, chassés par l’invasion musulmane.

Le voyageur vient tout juste d’apprendre que le Feu, selon cette communauté, est le fils de Dieu. Une bizarrerie de plus à tenter de faire sienne ! Il comprend enfin pourquoi ils ne brûlent pas leurs morts, comme le font les Hindous : ils ne doivent pas souiller le Feu sacré.

Le billet de 100 roupies
Le billet de 100 roupies
Le billet de 100 roupies

« Savez-vous, confie-t-il à son guide qui tente de l’éclairer sur cette religion minoritaire, que l’Inde représente pour l’Occidental que je suis un défi constant, une gifle culturelle où logique et rationalité paraissent étrangères à sa civilisation ? Étrangères sans doute, mais pas que, car vous avez de grands mathématiciens et des informaticiens de génie. Je vais vous dire quelque chose, sir : plus je visite l’Inde, plus je crois comprendre quelque chose, plus je m’aperçois que ce que je prétends avoir compris est démenti le lendemain. Votre pays est une incitation à la non fixation. »

Son interlocuteur est poli. Il hoche la tête devant ses affirmations, mais impossible de déceler s’il est ou non d’accord avec elles.

 Il hèle un rickshaw pour rejoindre la gare, mais le trajet sera plus long que prévu.

Ce pays est spirituel, en cela qu’il invite en permanence à lâcher nos objectifs. L’Inde transforme le voyageur ou le met hors de lui.

L’Inde, on l’aime ou on la déteste. Il n’y a guère de demi-mesures. On pourrait dire que cette déesse aux saris multicolores ne tolère pas les hésitations, la pondération. Elle invite à prendre sa place, pas en argumentant, en débattant. Elle semble dire : vas-y, grimpe sur mon manège, ne reste pas planté comme un spectateur, mêle toi à mon Maelström. 

Si tu n’arrives pas à respirer à son rythme chaotique, elle te renvoie d’abord en premier à ton hôtel et en second dans ton pays en écourtant ton voyage. Elle n’a guère de pitié pour ceux qui hésitent, réfléchissent trop, n’osent pas.

Le voyageur se rappelle alors son premier voyage en train. Un vieil homme fatigué se tient debout près de lui ; il lui cède sa place et va discuter avec un étudiant, lui confortablement assis. Le jeune homme pose une question qui le dérange au point de se demander ce qu’il fout dans ce pays irrespectueux :

— Pourquoi tu donnes ta place à cet homme, étranger ?

— Parce qu’il est âgé et fatigué.

— Mais c’est son karma ! Les dieux lui donnent sa vraie place, debout tout au long de ce voyage en train, sans doute parce qu’il a fauté dans une vie passée.

Que répondre ?  Il vient de déplaire aux dieux en remettant en question leur ordonnance.

Le vieil homme ne le remercie pas, il prend ce que la vie lui donne. Ce n’est pas le voyageur étranger qui lui a offert un siège, mais son dieu ou ses dieux à travers lui.

Par la suite, heureusement, d’autres situations piétineront les conclusions navrantes auxquelles cet événement l’avait conduit. Il rencontrera la gratuité, des gens qui démêleront pour lui des situations inextricables et ne comprendront pas pourquoi il souhaiterait leur offrir un verre ou un billet ; un simple merci les étonne, les dérange même. Il rencontrera le quotidien de l’Inde de tous les possibles.

 Et voilà que le rickshaw tombe en panne. Le chauffeur s’affaire sur son moteur et semble oublier totalement son client. Un enfant en guenilles s’approche, la main tendue.

En Inde, un quart de la population urbaine vivrait dans un bidonville. L’étranger a lu ce pourcentage effrayant, il donne au petit mendiant le prix convenu pour sa course en rickshaw vers la gare. L’enfant ouvre des yeux grands comme une pleine lune et une bouche de poisson médusé devant l’énormité de la somme recueillie et se prépare à détaler à toutes jambes avant que l’étranger change d’avis et lui reprenne l’argent. Mais le voyageur a posé sa main sur son épaule. À force gestes explicites, il l’entraîne s’assoir à la table branlante d’une gargote et se lève pour aller voir de plus près ce qu’il y a à manger dans les gamelles fumantes.

Une radio hurlante grésille une romance de Arijit Singh, un sucre musical à faire mal aux dents, encore plus doucereux qu’un tchaï au lait. Une minute plus tôt, le voyageur pestait contre son rickshaw pétaradant tombé en panne. Une minute plus tôt, il voulait prendre le train pour quitter Udvada, mais en voyant cet enfant haillonneux se diriger vers lui, sans réfléchir, il l’a invité au restaurant. Pourquoi ? Pourquoi ce brusque changement de programme ?

Inde, tu me rendras cinglé, pense-t-il en laissant échapper une grimace, cinglé, mais audacieux. On dirait que tu me demandes avec insistance d’oublier mon vinyle rayé qui interroge sans cesse : pourquoi ? pourquoi ? On dirait que tu me tends la main pour oser l’inconcevable. Merci, merci !

Le gargotier édenté pointe un doigt menaçant vers le gamin des rues, en lui aboyant de quitter immédiatement son espace. Ah, l’Inde et ses notion d’impureté et de pureté ! Pas le temps de s’indigner ni de dégainer son disque rayé, son « pourquoi ? » automatique, l’étranger rattrape son protégé qui s’enfuit à toute jambes. Le corps malingre de l’enfant transpire la peur, son petit poing crispé sur le grand et inespéré billet de 100 roupies.

Une enquête révèle que plus de sept cents millions d’Indiens vivent avec environ un euro par jour, alors 100 roupies tombées dans la main d’un petit mendiant relèvent du miracle. Un événement capable de créer un mythe où la mansuétude de Shiva prendrait la forme d’un étranger pour récompenser un misérable !

De l’autre côté de la route défoncée, pagaille bigarrée d’un marché où se chamaillent clients et marchands et où s’époumone dans son pungi un charmeur de serpents… Tout un éventail de métiers et de couleurs… Un diseur de bonne aventure a installé une table, des cartes et une cage abritant l’indispensable perroquet savant… Un barbier opère, un nettoyeur d’oreille, un peseur de personnes, un réparateur de parapluies… Des femmes ont déplié un tissu à même le sol sur lequel elles vendent de la bimbeloterie colorée, d’autres des fleurs odorantes… Si Jacques Prévert était né en Inde, son inventaire aurait une tout autre gueule !

Le billet de 100 roupies

Le voyageur invite l’enfant à l’accompagner dans cette chatoyante bousculade. Craintif et aux aguets, le garçon le suit. Avec ses quelques mots de hindi, il interroge : où se trouve ta maman ? L’enfant pointe du doigt une vague destination. Rassuré qu’une maman, même misérable, attende, sans doute dans un bidonville ou sur un trottoir, son petit mendiant, il décide de faire des emplettes vu que le gargotier refuse de les servir. Il commence par acheter un sac de jute à un étal et le remplit d’oignons, de légumes, riz, lentilles, des produits de première nécessité.

Un vendeur de tee-shirts qui assiste à la scène l’interpelle et lui demande d’où il vient. Cette question en anglais le fait rebondir et interroger à son tour :

— Vous parlez anglais ?

— Yes, sir.

Alors l’étranger lui demande de traduire ce qu’il a à dire à l’enfant. Il s’attend à un « non » ou à un « je n’ai pas le temps, désolé, désolé ». Pas du tout. C’est son imagination négative qui anticipe cette version. l’homme est plein de bonne volonté. Il parle doucement à l’enfant. Celui-ci ne tient pas en place ; les yeux baissés il frotte nerveusement son nez morveux et tire vers le haut son short déchiré comme s’il redoutait de le perdre. Il finit par dire, plutôt par murmurer, que sa maman habite loin du centre ville et qu’il ne pourra pas transporter tout seul ce gros sac de courses. L’étranger intervient :

— Tu vas prendre un rickshaw que je paierai d’avance.

C’est au tour du traducteur d’être interloqué, hochant la tête :

— Ce n’est pas possible, sir, si vous laissez l’enfant seul dans un rickshaw le chauffeur ne l’amènera pas jusqu’à sa mère.

Le voyageur ravale encore un « pourquoi ? » et constate que vouloir ne suffit pas pour que les choses se fassent. Alors, imperturbable :

— Qu’à cela ne tienne, je prendrai le rickshaw, ou un taxi s’il le faut, avec l’enfant.

Le vendeur de t-shirts semble acquiescer ; malgré tout il insiste :

— Oui… mais… c’est peut-être dangereux pour vous ?

— Alors, ça sera mon karma, sir.

Là, il voit qu’il a marqué un point. Sa réponse ne se discute pas.

 Après ce détour impromptu au bidonville, ce sont les préparatifs d’un très long voyage à travers l’Inde pour rejoindre Koovagam où, à la pleine lune, se tient le festival des Hijras.

Il a entendu dire que ce village situé dans le sud de l’Inde s’emplit soudain, fin avril, de centaines de créatures parées comme des châsses, tintinnabulant de bijoux, de saris flamboyants, yeux provocateurs aux paupières fardées de khôl. Venues des quatre coins du pays, ces personnes transgenres, autrefois criminalisées par l’Empire britannique, se retrouvent pour une fête religieuse où le sacré se mélange au profane. Décidément l’Inde est multiple !

Le billet de 100 roupies
Le billet de 100 roupies

Défile sur son écran mental un reportage sur les Kalbelia, les charmeurs de serpents. Cette communauté est accusée de massacrer les cobras dont ils extraient la glande à venin. Certes les reptiles sont relâchés dans la nature, mais privées du poison qui leur permet de saisir leurs proies et de survivre.

Plutôt satisfait, le voyageur s’endort sur sa couchette de train quand apparaît à sa conscience un dialogue lointain avec Sunil, son pote bengali rencontré dans un ashram himalayen, discussion ravivée qui introduit des doutes dans son esprit du moment.

Il songe aux cent roupies qu’il a données à l’enfant des rues, son contentement en quittant le bidonville, la récompense du sourire immense de la mère… D’un seul coup, sa bonne action et sa jubilation se ternissent. Et si ce qu’il a offert à cette famille réveillait de la jalousie chez les voisins de trottoir ? Et s’ils se faisaient tout voler ? Et si…

Sunil et ses « et si… et si… », Sunil et l’exploration du doute systématique ! Et puis merde, songe-t-il, si on commence à penser comme ça, on ne fait plus rien ! Peut-être n’y a-t-il pas de bonnes actions dans le sens où chacune d’elles peut attirer des effets délétères, peut-être, mais on ne connaît jamais vraiment les conséquences de nos actions.

À présent tout à fait réveillé, il sort son petit carnet et laisse naître à la pointe de son crayon les mots, peu tamisés par le censeur mental, la fatigue l’ayant allégé du poids de cette emprise :

Le temps ne peut pas se connaître vu qu’il n’a pas de montre à son poignet.

Comment l’aveugle peut-il parler de nuits blanches ?

Le champagne parfois joue de la flûte.

L’œil voit tout mais il ne se voit pas lui-même.

Le boulanger mène ses ouvriers à la baguette.

Le handicapé moteur redoute l’augmentation de l’essence.

Tous les piétons ne sont pas des fakirs, pourtant ils marchent sur des clous.

Être poète à quoi ça rime ?

Les riches n’ont pas tous les défauts, par exemple ils envient rarement les pauvres.

Si le bruit avait des oreilles, il se tairait immédiatement.

Le bonheur est chancelant, à croire qu’il a trop bu dans les verres fêlés de l’espérance.

Je ne vais jamais aux enterrements des amis parce qu’ils ne viendront pas au mien.

L’aveugle voit d’un mauvais œil la cécité…

Il aime par-dessus tout écrire ces phrases courtes, drôles, qui donnent une autre lecture du monde.

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À propos

Jean-Pierre Brouillaud

Amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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