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La main coupable

La main coupable

À presque 5 300 mètres d’altitude, la Rinconada : ce presque bidonville est né d’une sauvage ruée vers l’or grâce ou à cause de Delfina.

Mais qui est Delfina ? C’est le nom donné à une veine de quartz aurifère qui attire gueux et aventuriers de toute la région. Le voyageur s’y aventure. Il ne sait pas encore qu’il est au service d’un inconscient qui le pousse à aller là où il n’est pas encore allé. Il se croit libre. Il est fier de cette liberté.

 Ici les mineurs ne sont pas payés à la semaine ou au mois ; à la Rinconada subsiste un système archaïque, le cachorreo.

C’est quoi ça encore ? Est-ce que ça a quelque chose à voir avec Delfina ? Apparemment pas. Ça signifie que les hommes travaillent tout le mois sans aucune rémunération et qu’un ou deux jours par mois ils gardent pour eux ce qu’ils arrachent à la chair de Delfina. On peut dire que leur salaire tient dans la main hasardeuse de la chance : la suerte.

Le voyageur réalise que c’est sans doute ce qui ponctue presque chaque fin de rencontres entre les mineurs, la phrase rituelle : buena suerte.

Ce rude environnement humain lui évoque sa lointaine équipée dans les mines malgaches de Ilakak parmi les forçats de l’or bleu, nom donné au saphir sous cette latitude – immersion qui a failli lui coûter la vie.

 Ici, pas d'eau courante. À peine surpris, il apprend de son logeur que les habitants récupèrent l’eau du glacier. Pourquoi pas ? Tout semble archaïque, d’une autre époque.

Il est conscient que les orpailleurs, pour séparer l’or du minerai, utilisent du cyanure de potassium et du mercure et que toute cette foutue chimie dévale dans les cours d’eau vu qu’aucun contrôle sanitaire ne peut être envisagé sous peine de fermer la mine et de renvoyer sur les routes de l’errance environ trente mille personnes, voire plus.

 Un soir de beuverie, le voyageur sympathise avec un mineur qui semble plus éduqué que ses congénères. Lui, il n’a pas fui une terre andine ingrate ni les barriadas de cités surpeuplées. Il vient de la capitale, Lima. 

Alors que fait-il à la Rinconada, une version de l’enfer où il y a à peine de l’électricité et où l’altitude et le froid sont extrêmes, sans parler des inhumaines conditions de travail qui inspireraient de nouveaux romans de Zola ? Quelles casseroles traîne-t-il derrière lui ?

Criminel en fuite ? Vraisemblable, il en a croisé plus d’un en Amazonie bolivienne et brésilienne, reconvertis en garimpeiros et protégés par l’éloignement et les dangers de la forêt.

 Ce mineur boit sec – mais ils boivent tous sec, pour oublier ou pour se réchauffer ou par désœuvrement, car il gèle dans les dortoirs et ici il n’y a rien à faire d’autre si ce n’est que boire ou rendre visite à une prostituée dans une cabane en tôle sans chauffage.

 Le voyageur pressent bien que les questions ne sont pas de mise dans un tel microcosme. Au détour d’un énième pisco, il finit par lui tendre la main, histoire de se présenter, ce qu’ils n’ont pas fait en se rencontrant. L’idée serait d’échanger leurs prénoms. Parmi cette population rude, on évoque rarement le passé, ou alors juste en crachant et en jurant sur cette putain de vie.

L’autre non seulement ne prendra pas sa main tendue, mais il cache vivement la sienne derrière son dos. Drôle d’attitude, pense le voyageur, plus un réflexe qu’un acte délibéré. Et il oublie cet événement jusqu’à ce que, des brumes alcoolisées plus tard, son compagnon de beuverie reproduise exactement le même geste en dérobant sa main quand un homme taciturne vient le saluer en lui offrant sa large poigne rougeaude.

Ainsi il apprendra que son compagnon de pisco se prénomme Gustavo. Mystérieuse cette main qui se dissimule, se carapate ! Étrange coïncidence : dans son sac le livre La main coupée de Blaise Cendrars relate d’autres souffrances, celles de la Guerre 14-18 où, fauché par une balle de mitrailleuse allemande, le poète vagabond perdit sa main.

Cette nuit-là, un cauchemar poursuivit le voyageur : une main rouge coupée qui flottait autour de lui dans la nuit glaciale.

 Il avait rapidement fait le tour de cette ville sinistre et sinistrée, mais il ne voulait pas quitter la Rinconada sans percer l’énigme de la main de Gustavo. Il savait qu’il faudrait boire et reboire mais ses origines géorgiennes l’avaient préparé à de tels abus.

Invariablement, ils se retrouvaient chaque soir quand Gustavo rentrait de la mine, harassé, et curieusement ne faisant aucune allusion à ce qu’il avait trouvé ou pas comme quantité d’or, alors qu’autour des tables voisines, les buveurs ne parlaient presque que de cela, le poids de l’or arraché à la puta de Delfina.

Un soir, il finit par lâcher, la mâchoire contractée :

— Tu la regardes cette main, gringo, elle t’intrigue ?

Il se leva brusquement et alla chercher une bouteille de pisco au bar puis en grommelant il poussa le voyageur dehors.

En silence, ils marchèrent en dehors de la ville. Solitude et froid de loup. Gustavo s’arrêta brusquement et fît face à l’étranger. Les yeux dilatés par une fureur trop longtemps contenue, il cria en montrant sa main droite :

— Cette main n’est pas criminelle, non, elle est coupable par impuissance. Tu entends ? Elle a été impuissante, impuissante, tu entends ? Elle a manqué de force pour sauver la femme qui s’est défenestrée de mon salon bourgeois au septième étage. Elle a fait ça devant moi, tu entends, devant moi, et ma main l’a rattrapée par un pied… par un pied… et lâchée, lâchée parce qu’elle n’avait pas la force nécessaire pour retenir la femme et la remonter dans l’appartement.

Il montrait sa main en répétant, avec des éclairs de démence dans le regard : muerta, muerta, tu entends, mata parce que trop faible, une main d’homme qui n’avait jamais travaillé, car je travaillais avec ma cervelle et ma voix, une voix qui donnait des ordres, dirigeait des hommes. J’étais un homme riche et respecté, et maintenant je me tue à la tâche, je pioche jusqu’à l’épuisement. Je me fous de l’or, je veux oublier ce drame, le hurlement victorieux et le bruit du corps sur le pavé de la cour et les images qui vont avec. Je ne veux plus toucher un être humain avec cette main coupable, la main du péché.

Et il se signa en disant : « Mon dieu, mon dieu ! » Puis, menaçant, il se ressaisit en intimant au voyageur de partir immédiatement. Celui-ci hésita une fraction de seconde, mais il eut peur, très peur que sa question « pourquoi te punis-tu ainsi Gustavo ? » franchisse sa bouche.

« Et maintenant que tu connais mon secret, tu pars tout de suite, je ne veux plus te voir ici, autrement ma main coupable qui a maintenant de la force va… va… », et il se mit à boxer rageusement la nuit à mettre k.o. les étoiles.

Puis il leva la tête et hurla à la nuit : « Non, je ne veux pas, je ne veux plus ! »

Le voyageur bouleversé regagna à grandes enjambées la cité minière avec l’idée de fuir ce lieu maudit dès l’aube. Mais la main le poursuivait. Ce n’était plus celle de Gustavo mais la main amputée de l’écrivain Blaise Cendrars dont la légende raconte qu’il abandonna son bras artificiel dans une consigne de gare.

Quand le voyageur atteignit une ville organisée, Juliaca – la « cuidad de los vientos » –, la vie sembla lui faire un clin d’œil appuyé. Tandis qu’il réservait une chambre d’hôtel, à la réception il entendit à la radio la chanson Lagrimas de oro – Larmes d’or – de Manu Chao :

             Tu no tienes la culpa mi amor – Ce n'est pas ta faute mon amour,

             Que el mundo sea tan feo – Si le monde est si laid.»

 

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Jean-Pierre Brouillaud

Amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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