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Histoire de la Burle et autres vents

Histoire de la Burle et autres vents
Histoire de la Burle et autres vents

 Le vent c’est de l’air en mouvement. L’homme, est-ce pour se convaincre de sa supériorité sur la nature ou pour se rassurer ou encore pour le chosifier, lui a attribué des noms.

Le phénomène naturel typique de la burle, où vent et neige s’entremêlent jusqu’à créer des congères, ce jour-là s’exprime avec toute son inquiétante fougue.

Le voyageur cette fois-ci est aveugle, ça peut arriver à n’importe qui, il cherche un arrêt de bus dans une bourgade du plateau ardéchois. Les sources de la Loire sont proches.

Il est seul. Par un tel temps hivernal, personne ne se risque dehors ! Le hurlement du vent lui enlève tous ses repères. Il n’entend que sifflements, craquements inquiétants de branches, frôlements d’objets volants non identifiés.

Allez savoir pourquoi, il se dit qu’il nage, ou vole, en plein Évangile de saint Jean : « Le vent souffle où il veut ; mais tu ne sais ni d’où il vient, ni où il va. » Sourire, un peu crispé le sourire… Et si, pense-t-il, lui-même était le vent, avec une petite différence : lui, aujourd’hui, il sait d’où il vient, mais il ne sait pas du tout où il va. Il conclut qu’à moins d’un miracle – on vient de citer l’Évangile après tout, donc tout est envisageable – l’abri de bus lui sera définitivement inatteignable parce qu’il est totalement paumé. Il a l’oppressante impression de tourner en rond.

Il n’avait pas anticipé un tel changement de température entre la vallée d’où il vient et le plateau. Il n’a pas de gants, difficile de tenir sa canne blanche pour balayer l’espace autour de lui. Il se demande ce qu’il va bien pouvoir faire pour rattraper ce foutu bus !

Pas un chat dans les rues. Il ne connaît pas cette bourgade glaciale. Il a besoin d’aide et il est seul comme un rafiot baratté par un cyclone.

Pour créer l’illusion de se réchauffer il songe à la mythologie grecque où il est dit qu’Éole maintient les vents enfermés dans une outre ou dans une grotte. Il les lâche sur le monde quand Zeus lui ordonne. Parfois il n’en fait qu’à sa tête, il désobéit au maître et alors les navires sombrent, les récoltes sont dévastées, les toits arrachés… Et les aveugles de son espèce sont égarés !

Inquiet, il tâte un mur, le longe et finit par trouver avec ses mains gelées une porte. Il frappe. Un vieil homme à qui il explique ce qui lui arrive le fait entrer chez lui.

Son hôte regarde l’heure et lui apprend qu’il a raté le bus et que le prochain sera dans quatre heures.

Quatre heures, pense-t-il, ça va être long, très long.

Il tente d’engager une discussion, mais l’homme est taiseux. Il dit quand même d’où il vient, où il aimerait aller s’il ne rate pas le prochain bus. Et comme il n’y a pas d’écho, d’amorce de dialogue, il finit par se taire lui aussi.

Devant un café fumant il songe aux vents du monde.

Il se souvient qu’en terre afghane il rencontra le badisad obistroz, un vent qui réveille les poussières. Il se revoit assis devant une tente qui s’arc-boutait de manière inquiétante. Il se disait qu’il aimerait comprendre le langage du vent qui remplacerait ses yeux manquants et lui raconterait tout ce qu’il voit sur son passage.

En sirotant son café, il se remémore le khamsin en Égypte, vent du désert qui dressait des murailles de sable autour de lui et de son compagnon de route. Ils mangeaient, respiraient du sable, un sable qui piquait leur peau avec des aiguilles et les privait à égalité tous les deux de la vue.

Ils restèrent presque trois jours enclos dans leur tente. Fort heureusement ils avaient deux livres, deux livres providentiels, mais presque rien à se mettre sous la dent. « Mendiants et orgueilleux », d’Albert Cossery : l’histoire de Gohar, ex-philosophe devenu mendiant, qui errait, désinvolte, dans les pittoresques rues du Caire, croisant des personnages hauts en couleur et à la moralité scandaleuse. Le second livre, « Les sept piliers de la sagesse », narrait la vie de l’officier de liaison britannique Thomas Edouard Lawrence, envoyé dans le désert pour essayer de rallier les tribus arabes contre l’Empire ottoman.

En écho à la burle qui hurle dans la rue déserte, il songe également au puelche, vent hurlant à gorge déployée, comme une meute de loups affamés sur la solitude andine. Flamboyances crépusculaires sur les blancs sommets de Bolivie.

Ce soir-là, sur la sinueuse route d’altitude, plus aucun véhicule. La température avoisine les moins dix degrés. Apparaît une grange providentielle dans un pré ou paissent des lamas. S’y dresse une échelle qui donne accès à une porte close à l’étage. Le grenier est-il ouvert ou fermé à clef ? Pour le savoir, il faut y aller. Avec son pote ils enjambent la clôture, les lamas – ou les alpagas, ils ne savent pas vraiment – se précipitent vers eux. Fort heureusement, ils atteignent l’échelle avant que n’advienne une possible confrontation avec ces camélidés cracheurs, dit-on ! Le verrou de la porte du grenier ne résiste pas. Ils s’engouffrent hâtivement dans l’espace rempli de paille et s’y vautrent. Le puelche malmène de manière alarmante les tôles rouillées de la toiture. Ca grince, craque, gémit. Pas très rassurés, les deux voyageurs étrangers plaisantent et se demandent si les lamas volent.

Le vieil homme à la voix fissurée finit par allumer son téléviseur comme s’il était seul. Un volet claque rageusement au vent à l’étage. Le voyageur se répète la phrase de Sénèque : « Il n'est pas de vent favorable pour celui qui ne sait pas où il va. »

Le vent vayu deva, en Inde, personnifie l’énergie, le mouvement. Est-ce en Inde ou ailleurs qu’on lui a raconté qu’autrefois, en Asie centrale, des nomades se hissaient sur des échasses pour pouvoir respirer au-dessus des tempêtes de sable ? On raconte tellement de choses pour faire face à ce qui nous terrorise, nous domine. La peur n’est-elle pas une des matrices de la plupart des mythes et légendes ? Ne pourrait-elle pas faire éclore une rumeur qui colporterait qu’un aveugle égaré sur le plateau ardéchois coupa des branches d’arbres et les transforma en échasses pour marcher au-dessus de sa cécité ?

Son hôte le tire de ses divagations et lui propose de le raccompagner jusqu’à l’abri de bus. Le ronronnement familier ne tarde pas à se faire entendre. Un air chaud et réconfortant enveloppe le voyageur quand il monte dans la cabine.

— Pouh, quel vent ! s’exclame-t-il, s’adressant au chauffeur pour faire la conversation.

Or celui-ci lui apprend qu’il est né en Provence ; il l’invite à écouter la légende du mistral.

On raconte que ce vent sec et puissant provient des marais du Vivarais, autrement dit d’Ardèche.

Les villageois étaient inquiets : Mistral brisait des arbres, faisait danser les tuiles des toitures. Le sorcier le captura et le barricada dans une fortification. Lorsque le prisonnier se réveilla – sans doute que le sorcier l’avait endormi pour l’attraper – il entra en colère et menaça les villageois de tout détruire quand il s’évaderait. Il essaya la force, la ruse, mais rien n’y fît. Alors, radoucit et diplomate, il parla aux paysans.

— Sans moi, plus de salubrité, vos terres seront infectées de moustiques, des maladies apparaîtront, les chaleurs seront insupportables, animaux et hommes périront.

En l’entendant, ils ricanèrent dans leurs moustaches. Ils ne le prirent pas du tout au sérieux.

L’été arriva, la chaleur fut épouvantable et les calamités prédites par Mistral s’accomplirent. Après de tumultueuses controverses, les villageois décidèrent de le libérer. À peine désentravé, il souffla comme jamais, déracinant les arbres, mettant les troupeaux en panique. Un enfant lui rappela :

— Et ta promesse ?

Piqué dans sa fierté de colosse invisible, Mistral tempéra son ardeur, chassa nuages et fléaux… Et s’installèrent peintres et poètes sous le ciel bleu de Provence.

 

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À propos

Jean-Pierre Brouillaud

Amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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