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Pouvoir des rêves et autres blabla...

Pouvoir des rêves et autres blabla...
Pouvoir des rêves et autres blabla...
Pouvoir des rêves et autres blabla...

 Cauchemar ! Le voyageur vient de passer une nuit d’insomnie et de révolte dans une piaule insalubre à Daulatdia, ville tristement connue pour la prostitution. Oui, le Bangladesh est majoritairement musulman, mais les bordels et l’asservissement des femmes, parfois très jeunes, y est toléré. Beaucoup de routiers roulant vers l’Inde s’arrêtent dans ce lieu de débauche pour assouvir leurs frustrations.

L’étranger avait invité au restaurant deux sœurs, dont une qui parlait assez bien anglais. C’était leur unique jour de repos hebdomadaire. Autour d’un biryani mouton, il a appris, horrifié, qu’elles avaient une grosse dette envers leur souteneur, qui évidemment se présentait comme leur bienfaiteur. Elles sont originaires de la région de Patuakhali, terres extrêmement vulnérables aux crues catastrophiques.

 Le lendemain matin de bonne heure, en cheminant les poings serrés, il se demande si l’autre jour, à l’Institut français de Dacca, il n’a pas soufflé que du vent sur l’auditoire captivé par sa manière originale d’envisager le pouvoir des rêves ! Il n’a pas menti, triché, il leur a livré son vécu, plus exactement une version de son vécu. Mais quand il songe à Sharmin et à Fatema, ces deux jeunes femmes de la campagne tombées entre les mains sales d’exploiteurs sexuels, il se dit qu’elles n’ont pas eu, comme lui, la disponibilité ni la capacité de visualiser un avenir plus confortable.

Peut-être ont-elles malgré tout rêvé d’un prince charmant qui les emmènerait à la ville lointaine où il y a de l’eau courante, de l’électricité, des vêtements décents. Tout cette modernité qu’elles ne connaissaient que par les rumeurs et racontars rôdant parmi les rizières, car ici la télévision n’était pas encore arrivée, pas même dans la famille prospère d’Abdullah à qui appartenaient toutes les terres du village.

Quand le proxénète apparut dans sa voiture flambant neuve au bout de la piste où elles vivaient toutes les deux avec un père handicapé et une mère épuisée, elles ont cru que le visiteur jaillissait d’un songe. Leurs parents aussi, malheureusement, quand l’homme bien mis, poli, leur a offert de conduire en ville leurs deux filles pour qu’elles puissent travailler dans une usine de textile où, prétendait-il, il y avait des protections sociales. Protection sociale, ça faisait bien, ça semblait sérieux, même s’ils ne comprenaient pas de quoi il s’agissait exactement.

— Chaque mois, continuait le recruteur, elles vous enverront largement de quoi subvenir à vos besoins.

Sharmin et Fatema ont hésité un moment, mais le beau parleur gominé avec des gestes tranquillisants a assuré à leurs parents endettés que plusieurs filles de la région seront avec elles dans les ateliers et qu’une fois par mois un bus de l’entreprise les reconduirait vers leur village. Et il ponctua sa tirade en disant que l’entreprise travaillait pour les Américains. Blablabla blablabla… ! La suite, le voyageur ne veut pas se la rejouer, une nuit d’insomnie et de révolte l’en a dissuadé : séquestration, viols, coups, contraintes diverses, jusqu’à ce qu’elles deviennent « raisonnables », comme dit Croc de cobra – c’est ainsi qu’elles appellent leur maquereau.

Être raisonnables, c’était subir toutes les nuits avec un semblant d’enthousiasme la bestialité de dizaines d’hommes souvent avinés et offensants. Et si ça ne leur convenait pas, à ces ploucs de la campagne, elles n’avaient plus qu’à travailler, travailler nuits et jours pour s’acquitter de leur dette envers leur prédateur.

Non, elles n’ont aucune nouvelle de leur famille ; non, elles ne sont pas allées vivre à Dacca ni trimer dans des ateliers de confection, mais elles ont été escortées manu militari à Daulatdia, ville bordel à ciel ouvert où 1 500 femmes vivent et se prostituent en permanence pour quelques roupies.

 Tout en marchant à travers les rizières inondées, il se remémore son intervention dont le thème était le pouvoir des rêves. Il leur a dit quelque chose comme :

— Oui, sans doute chaque homme aimerait pouvoir dire, avec H. D. Thoreau :  « Ma vie a été le poème que j'aurais voulu écrire ».

Voyez-vous, c’est en lisant cet homme libre : « Vivez la vie que vous avez imaginée, et dans cette compréhension découvrez que l’imagination précède la manifestation, c’est-à-dire que tout ce que vous vivez c’est que vous l’avez imaginé », que j’ai entrevu le pouvoir créatif des rêves.

Oui, mesdames, messieurs, nos rêves à l’adolescence, quand ils sont denses, récurrents, têtus, enracinés, à l’âge adulte ne demandent qu’à apparaître dans la matière pour se solidifier en réalisations de projets. Ils sont des graines jetées à la volée sur l’humus du vivant. Ils vont à leurs rythmes, ils ont une autre temporalité que la nôtre, indifférents à notre fébrilité.

Selon ma propre expérience, il semblerait que nous soyons invités à être patients, à gagner en confiance, à ne surtout pas se crisper sur leur réalisation, voire même les oublier vu qu’ils croissent en silence au sein du mystère de l’invisible pour un jour nous faire des clins d’yeux appuyés. Et si l’on reconnaît ces clins dieu – oui, oui, je l’écris aussi de cette manière – nos rêves d’adolescent peuvent enfin devenir notre vécu. Mais quand ils éclosent au grand jour, ils ont besoin d’être vus, reconnus. Pour cela, nous est demandé une sorte de collaboration, celle de nettoyer le tamis de notre attention pour que nous devenions de plus en plus conscients de ce qui nous arrive.

Et blablabla et blablabla… Et pendant qu’il déployait sa pensée, à Daulatdia, avant, après, des hommes souvent brutaux vidaient, vident, videront leur trop-plein entre les cuisses humiliées de femmes désespérées qui ont vraisemblablement perdu la saveur du désir d’une vie meilleure. 

 Le voyageur enjambe une bouse, sans doute celle d’un buffle, il fait de grands signes amicaux et quelques pitreries à des enfants qui marchent en uniforme vers l’école d’un village voisin.

Mais au fait, qu’est-ce qu’il leur a dit d’autre à ces gens aisés et bien éduqués qui bien entendu ne vont pas à Daulatdia, ou alors, totalement incognito ! Ah oui, il leur a dit :

— Je ne sais pas si vous réalisez que la Vie nous tend une main bienveillante que nous ne percevons pas, car trop occupés à faire ou penser à autre chose. Souvenons-nous ce qu’a dit le chanteur des Beatles, John Lennon : « La vie c'est ce qui arrive pendant que vous prévoyez autre chose. »

Comprenez bien, chers amis, que je ne parle que des rêves qu’à l’adolescence nous nourrissons chaque soir avec des images puissantes, des sensations, des émotions. On n’évoque pas, là, des désirs inconsistants, volatiles : un soir je veux devenir acteur dans des films de Bollywood et le lendemain matin je veux être une star du cricket. Non, ce sont des aspirations qui viennent des tréfonds de nous-même, inexplicablement. Ce ne sont pas des projets qui nous sont martelés par le collectif ou l’ambition des parents : tu devrais devenir chirurgien ou diplomate… Savez-vous, à ce propos, ce qu’écrivait Johann Wolfgang Von Goethe ? «  Méfiez-vous des rêves de jeunesse, ils finissent toujours par se réaliser. »

Après avoir bu tranquillement quelques gorgées d’eau minérale marque Mum de partex, s’être raclé la gorge, il a poursuivi :

— Je témoigne ici que rêver à l’adolescence c’est donner une grande chance à nos visualisations de prendre corps.

 Le voyageur crache par terre en se repassant le fil de sa conférence, il crache de dépit, d’impuissance. Il se dit qu’il devrait, pour épuiser sa nervosité, tenter de chiquer des feuilles de bétel mélangées à de la chaux et de la noix d'arec. Expectorations garanties et bien rouges !

Il est dépassé par un camion indien bariolé de couleurs vives et sous la protection de grigri et autres divinités qui bringuebalent du plafond de la cabine et de l’énorme rétroviseur. Lui, le camion, crache noir comme le noir des cheminées de la vallée industrielle de l'enfance du voyageur, le noir des existences outragées des prisonnières de Daulatdia .

Il ne peut pas s’empêcher de se demander si ce routier jovial va s’arrêter ou pas dans la gigantesque maison close où tentent de survivre Fatema et Sharmin.

 Ça lui revient ! Il leur a dit aussi, aux gens studieux de Dacca – il fallait bien justifier sa rémunération :

— Cessons de nous enfermer entre ce qui, selon nos croyances, est à notre portée ou pas. Ce que nous pensons sur nous, sur ce qui est possible ou pas, est conditionné par notre milieu social, nos croyances, et donc nous limite. Jouez avec vos rêves intimes, ce sont vos meilleurs amis, des alliés, des éclaireurs, même encore à l’âge adulte. Ces rêves puissants émergent de notre inconscient, s’adressent à nous, nous montrent ce que nous voulons vraiment faire de nos vies, puis, humbles serviteurs, ils disparaissent comme ils sont apparus. « À nous de cultiver ou pas », disait le griot sous l’énorme baobab d’un village du Sahel, « le champ que la vie nous laisse entrevoir à notre naissance ».

Et souriant, détendu, il a clos son intervention par un affirmatif :

— Je valide.

Les applaudissements ont crépité. Il a remercié chaleureusement, et a conclu :

— Alors rêvez fort, rêvez bien, ne vous trompez pas de rêves !

Et, avec la conscience trop tranquille, il est reparti vers son hôtel réservé par l’Institut français.

 Tout en se dirigeant vers une cabane en tôles ondulées où l’on sert du thé, il s’interroge sur ce qu’il a développé pendant une bonne heure devant ce public francophile.

Ai-je vraiment rêvé ce que je vis aujourd’hui ? s’interroge-t-il avec suspicion.

N’a-t-il prononcé que des mots vides, soufflé du vent parfumé sur cette assistance élégante qui ne connaît vraisemblablement pas la vie de Sharmin et de Fatema, si ce n’est, peut-être, qu’à travers des séries sur netflix ou dans des romans ? C’est vrai que ces gens éduqués ont payé pour l’écouter ; c’est vrai que cet argent lui permet ce périple à travers le Bangladesh ; c’est vrai que… Peut-être que tout est hasard !

Une idée lui vient soudain, violente comme un uppercut. Ça lui fait du bien. Il la trouve géniale parce qu’elle semble appartenir à la catégorie humaniste. L’est-elle vraiment ?

Il va faire demi-tour, tenter de retrouver les deux jeunes femmes et acquitter la dette qui les maintient en esclavage. Après quoi il reprendra, à Beyrouth ou à Tirana, ses causeries sur le pouvoir des rêves, ou sur tout autre chose, mais il témoignera, racontera ce qu’il vit, pense, a vu, dénoncera les travers humains, récoltera de l’argent, et ainsi il pourra peut-être permettre à Sharmin et à Fatema de vivre un rêve qu’elles n’ont pas eu le luxe de cultiver, mais que lui a et aura pour elles deux. Blablabla blablabla...

Pour aller plus vite, il arrête un camion. Quand le conducteur apprend qu’il va à Daulatdia, il fait une affreuse grimace de dégoût et répète plusieurs fois : « No good, no good, Daulatdia… »

Pouvoir des rêves et autres blabla...
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Jean-Pierre Brouillaud

Amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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