21 Novembre 2025
Après avoir lu sur le fronton d’un mausolée cette sentence : « Heureux celui qui a refusé le monde avant que le monde ne le refuse », le voyageur partit seul et sans but à travers l’Ouzbékistan. Voici son carnet de route :
Je vais vous dire comment la peur m'a quitté. Oui, je dis bien : comment la peur m'a faussé compagnie… Cette peur capable de desserrer son emprise quand la foi, on ne sait d'où ni comment, fond sur nous comme un faucon sur sa proie.
Après avoir découvert la sentence du mausolée, je suis parti droit devant, aspiré par l’appel des plateaux désertiques et des montagnes bleues.
Là, j'ai souffert les affres de la faim et surtout de la soif. Et j'ai eu froid, terriblement froid. Après des semaines de marche, dormant souvent à la belle étoile ou dans les yourtes des nomades, une nuit où les loups hurlaient, à mille lieues de tout village, m’apparut un berger dans une cavité rocheuse.
La rencontre passa par une initiation involontaire, avec effroi, sous la forme d'un kangal, énorme chien originaire d'Anatolie, chien de pâtres capable d'affronter un loup ou un ours, tant sa vaillance est grande. Son adaptation à l’environnement l’a pourvu d’une encolure puissante dont le cuir est légèrement décollé du cou – détail anatomique primordial, car il autorise une défense naturelle en cas d'attaque de prédateurs. Ce chien kangal, qui n'a pas trop été dénaturé par des sélections abusives, conserve une réputation de chasseur redoutable.
J’en viens à notre rencontre, au moment où je fus assailli par ce monstre grondant et écumant. Ma vie à cet instant sembla se ramasser en un tout petit point dans mes entrailles, tandis que le reste de mon corps perdait toute consistance. La bête s’était projetée sur moi comme un ouragan ; je n'en retiens que ses formidables yeux bruns et dorés. De quoi se sentir plus en présence d'un fauve que d'un chien – pour encore mieux l’imaginer, l’animal pèse environ 60 kilos et mesure vraisemblablement plus de soixante-dix centimètres au garrot.
Je me retrouvai à genoux, la tête dans la poussière, persuadé de vivre mes derniers instants. L'horreur fut à son comble quand je réalisai, à travers l'opacité de la peur, que ma nuque était enserrée dans une gueule haletante, d'où surgissait une puanteur innommable. Je pouvais sentir cogner le sang et rouler les muscles du massif poitrail. La bête râlait de contentement. Je m’attendais être tailladé en lambeaux ! J'entendis bien le coup de sifflet strident qui déchira l'air raréfié du plateau, mais je n'avais plus la force d’évaluer la situation. Quelle ne fut pas ma stupéfaction de sentir l'étau des crocs se relâcher de ma nuque !
Une énorme langue haletait au-dessus de ma tête, un filet de bave gluante glissait sur mon front… Je ne réalisais toujours pas que le chien venait d'être littéralement statufié par une injonction sifflée par un berger que je ne voyais pas encore. Quand enfin je pus relever la tête, je découvris d’abord une robe de poils courts, un pelage gris acier, le museau et le bout des oreilles noir… avant de réaliser qu'un homme se tenait debout, trait d'union entre cette désolation de pierres grises et le ciel neigeux. Je dus me pincer : était-ce réel ou pas ?
L'homme s'avançait doucement. Il était vêtu d'un long manteau de peau de loup et chaussé de bottes. Pas un mot pour moi, un geste ample pour éloigner son chien, et un autre pour m'inviter à sa suite. Je restai muet, le moment était si déconcertant que les mots ne me visitaient plus.
Nous entrâmes dans une assez vaste grotte. Il m’invita à m’asseoir auprès du feu. À ce moment-là, je sus comme une évidence que je resterais quelque temps auprès de mon sauveur. Tout en me regardant du coin de l'œil il prononça ces mots : Xush kelibsiz – « bienvenue », en ouzbek.
Le cœur débordant de gratitude, je me mis sur-le-champ à accomplir les gestes nécessaires à cette forme d’existence. Et ainsi tous les jours, je coupais du bois, en faisais des fagots, je descendais à la rivière d’où je remontais de l'eau à la grotte, dans des sacs en peau de chèvre. J’apprenais le métier de berger.
Jamais nous n’échangeâmes nos prénoms, et aujourd’hui je ne sais toujours pas comment cet homme s’appelait.
Après mes mois d'errance, je me sentais enfin miraculeusement débarrassé du poids d’une prétendue quête existentielle. L’intimité avec ce berger serein, les mille et un gestes répétitifs de notre quotidien partagé me comblaient.
Un matin, j’entendis vrombir un moteur ; je n’avais même pas imaginé qu’un véhicule puisse emprunter la piste redoutable qui menait à la grotte. Mon compagnon était occupé à laver de la laine de mouton. Un homme descendit du camion. À ses vêtements, il avait l’air de quelqu’un qui venait de la civilisation. Il se dirigea aussitôt vers moi et me parla en anglais. Il m’apprit qu’il était maquignon et qu’il achetait des moutons, ce qui l’amenait ici tout au plus deux fois l’an. Sur quoi il cracha dans sa paume en répétant : « Une putain de piste ! »
Il m’offrit une cigarette. Il m’expliqua qu’avant de sillonner cette région, il travaillait dans une oasis aux abords du fleuve Amou-Darya, dans une ferme où l'on élevait et pratiquait l'hybridation entre le chameau de Bactriane et le dromadaire turkmène.
— Pourquoi font-ils cela ? demandai-je.
— Pour améliorer la production laitière. J’aimais bien mon job mais j’ai eu des ennuis, une histoire avec une femme, et j’ai dû quitter cette ferme et l’oasis près de la frontière afghane.
Mon hôte – qui en avait fini avec sa besogne – nous rejoignit. Le maquignon lui servit opportunément de traducteur. A travers lui, il m’invita à marcher sur un tronc de bois jeté en travers d’un ravin. Quand je lui demandai pourquoi un tel chalenge, sa réponse m’agaça quelque peu :
— Parce que tu as encore trop de peur en toi.
Mon orgueil d’aventurier me fît répondre précipitamment :
— Ce soir même, j’y vais.
Donc, en fin d’après-midi, après la garde du troupeau, je grimpai sur la montagne encapuchonnée de neige.
Le précipice était terrifiant, si profond que même en y jetant un caillou, on ne pouvait entendre le son de celui-ci heurtant le sol. Un vieux tronc d'arbre vermoulu franchissait l'abîme.
Rassemblant tout mon courage, j’avançai un pied sur ce squelette de passerelle. À ce moment précis, un coup de vent soudain fit osciller le tronc. Vrai ou faux, c’est ce que je crus voir ! Glacé d'effroi, je fis demi-tour.
Vexé, je décidai de quitter sur-le-champ cette région. Je n'étais pas fier de moi ; je ne voulais pas retrouver le berger après un tel échec.
Avant de redescendre, je pris le temps de m’asseoir sur un rocher dominant le précipice : besoin de réfléchir à ce que j’allais bien pouvoir faire ! La perspective de rejoindre la civilisation et de redevenir un homme mondain et dépendant d’un système que j’avais fui me tordait les tripes. Je me répétais avec Machiavel, sans doute pour me stimuler, que « la peur est propice au pouvoir », autrement dit, que ma terreur du vide conférait du pouvoir à ce tronc d’arbre.
C'est alors que surgit au loin une silhouette, quelqu’un s’avançait que je n'avais jamais vu auparavant dans cette région. La nuit glissait ses mauves et ses roses sur la minéralité grise du paysage. Un loup hurlait au loin. Un doute me traversa : était-ce un mirage ? Mais quelle ne fut pas ma stupeur d'entrevoir de plus en plus distinctement un vieil aveugle tâtant devant lui le sol avec son bâton ; il marchait fermement en fredonnant une mélopée.
Ainsi, le vieil homme privé de vue se dirigeait droit vers la passerelle redoutée ! Sans hésiter il posa le pied dessus et traversa l’abîme avec légèreté.
Devina t-il ma présence ? Jamais je ne le sus. Il me fallait absolument rattraper cette apparition pour la questionner. Sans plus réfléchir, je m’élançai à sa poursuite… Jusqu’à ce que l’évidence me frappe et stoppe net ma course : je venais de traverser le précipice ! La peur était allée s'agripper sur d'autres proies consentantes.
Ce soir-là, le berger mangea avec moi. Le repas rébarbatif eut une tout autre saveur. J’éprouvais même la fraternité des flammes du foyer !
La déesse cannibale, la peur, était venue faire son nid en moi, et elle était repartie en tentant sa chance sur cet improbable passant qui l’ignorait.
Puissions-nous tous traverser l’illusion du précipice sans appréhension !
Amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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