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Le coeur des pierres

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De mes escapades de globe-trotter j’ai toujours rapporté dans ma besace des minéraux, ici un caillou anonyme glané sur la lande de Guernesey, là un galet ramassé au pied d’une falaise au Mexique ou encore une pierre de lave récoltée sur la pente d’un volcan indonésien.

Mon sac-à-dos a accueilli des dizaines de roches provenant de voyages géologiques qui outrepassent mon entendement et me rendent, disons perplexe.

Silex, quartz, granit, mica, morceaux de lave noire, claire, légère et poreuse pierre ponce, œil de tigre, obsidienne… Mes amies les pierres, vous avez toutes la mémoire du feu transformateur, des pressions souterraines, d’une tout autre temporalité.

Que vous ayez l’apparence d’un caillou anonyme, d’un rocher intimidant, d’un cristal ou d’une gemme flamboyante, vous racontez un voyage d’ineffables métamorphoses à travers des périodes aux noms mystérieux : éocène, oligocène, miocène… et autres.

Vos noms sont plus précieux que les prix que vous octroient les marchands : Agate, Aventurine, Jaspe, Citrine, Chrysobéryl, Améthyste, Lapis lazuli, Tourmaline, Turquoise, Jade, Opale, Émeraude, Onyx, Amazonite, Dioptase, Saphir… Je vous nomme ainsi, de manière non exhaustive, et je redeviens l’enfant émerveillé regardant le ciel à travers les agates des jeux billes dans la cour de l’école.

Ou encore, loin, très loin de cette cour d’école, en farouche terre afghane, je ranime les errances de mes doigts à l’intérieur de cavités rocheuses tapissées de cristaux, tandis qu’un minéraliste m’explique que le mot topaze proviendrait de tapas, terme sanscrit désignant l’ascèse. En effet, on prête à la topaze le pouvoir de calmer les passions. Au Moyen-Âge, elle était considérée comme l'une des sept pierres qui représentaient les dons du Saint Esprit ; le pape Clément VI, dit-on, passait sa bague ornée d’une topaze sur les bubons des pestiférés afin de les guérir.

 

Quand je lis que le quartz c’est de la silice cristallisée que l'on trouve dans de nombreuses roches, granit, gneiss, grès, ou encore que le diamant est du carbone pur cristallisé, ça me fait l’effet indescriptible d’une commotion poétique inopinée. Hésitant, dubitatif, je lis dans des livres ces mots et ces explications qui appartiennent aux langages abscons et sibyllins de la géologie et de la chimie, et ça me charroie, transbahute vers des affolements immémoriaux d’étoiles perdues, d’un temps où l’avant et l’après n’ont pas d’observateur pour être validés.

Je t’entends lecteur : tu te demandes ce que je peux bien fabriquer avec tous ces cailloux collectés et trimballés des mois durant entre mes frusques douteuses de vagabond ?

Figure-toi que je les rapporte en Ardèche pour nourrir un petit rituel dont je ne me souviens plus l’origine. Je me poste au milieu du jardin, je tourne sur moi-même en semant à la volée mes chères pierres avec le plaisir libérateur d’imaginer qu’elles vont faire connaissance avec les roches locales. Sur ces terrasses de pierres sèches, le granit entre en relation avec un caillou ramassé dans un reg saharien ou dans le massif des Carpates… Je suis enchanté à l’idée d’être un entremetteur entre les minéraux cueillis ici ou là en randonnées lointaines et qui, a leur tour, vont déployer des intrigues galantes avec les racines des châtaigniers et autres fruitiers.

Vous saupoudrez le tout d’un peu de poussière de météorites et vous laissez reposer l’ensemble des siècles, jusqu’à ce qu’un géologue s’étonne de trouver dans ce bout d’Ardèche une telle profusion de pierres si variées. Oh, vite, très vite, il inventera une nouvelle théorie. La plupart des hommes ne peuvent pas se passer de théories, d’élucubrations, du besoin rassurant d’explications. Sans doute feraient-ils mieux d’écouter le silence des pierres !

Mais comment faire ? On ne rentre pas en relation avec les minéraux par la pensée ou l’émotion, mais avec la pure sensation, par nos os, la conscience de notre densité, de la loi de la gravité.

Voilà ce qui m’apparaît devant le cercueil ouvert du père, à Largentière, en juillet 2013.

Un élan me vient. Je ne médite pas dessus, je me laisse faire.

Je glisse dans la pochette de l’ultime veste du costume paternel un quartz qui m’avait été transmis par monsieur Sept Plumes de l’Aigle, Luis Ansa.

À la réception de cette pierre – arrivée au village sous enveloppe à travers le facteur – j’ai senti battre un cœur minéral entre mes doigt et j’ai souhaité vivement ne pas le conserver. Je désirais qu’elle poursuive sans moi son voyage d’éveilleuse de sensations.

 

 

 

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À propos

Jean-Pierre Brouillaud

Amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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