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Faire un beau voyage

Faire un beau voyage
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Faire un beau voyage

Sanaa airport, deux heures du matin. J’arrive en avion d’Istanbul.

— Non, taxi, je ne veux pas aller en ville maintenant.

Comment te dire que je veux célébrer ma première rencontre avec ton pays en m’asseyant en silence sur son sol ? Je devine que l’on n’attend pas d’un touriste débarquant qu’il flaire, gratte, caresse la terre pour en percevoir ses germinations. Ni qu’il goûte la transparence du silence proche, les rumeurs lointaines de la cité endormie. Encore moins qu’il cherche à inhaler la qualité de l’air que son peuple respire. Qu’il tâte leurs rêves que la peau étoilée de la nuit transpire. Puis se relève pour éprouver la profondeur du ciel, l’hospitalité de la terre sous ses pieds, avant de se mettre enfin en marche vers ceux qui tissent l’histoire de ce lieu – pas uniquement vers les légendes de l’Arabie heureuse, de celles qui disent que la reine de Saba couvrit son palais d’un toit d’albâtre si translucide qu'elle pouvait suivre le vol des oiseaux, mais bien vers les femmes et les hommes d’aujourd’hui, vers l’extraordinaire de l’ordinaire.

Mais attend-t-on d’un touriste autre chose que billets froissés et cartes de crédit ? C’est lui – donc moi – qui attend. Attend que le réel coïncide avec ses rêves de lointains. Attend de faire un beau voyage.

Je dis à mon compagnon :

— Ça va beaucoup trop vite, les avions !

C’est la mort des chemins multiples, avec l’uniformité du départ ou de l’arrivée. Même chemin d’air conditionné, mêmes troupeaux de touristes inquiets, attentes, fouilles, suspicion, passeports tendus avec soumission.

Nous convoque l’incontournable ministère du tourisme :

— Vous avez loué les services d’un conducteur ?

Je mens avec aplomb, c’est ma contribution à ce que je ne veux pas subir :

— Évidemment, monsieur.

Et à pied, pouce en l’air, en taxis collectifs, en insouciance, nous partons vers montagnes, villages forteresses, plateaux arides et mer Rouge. Nous partons faire un beau voyage !

 

Nous marchons dans ton lit, rivière de pierres. Où est ton eau ? Nous recevons des cailloux arrachés à ton ventre asséché, cris des gosses excités, sur la falaise tout là-haut.

Les guides de voyages, ces livres qui clonent ceux qui s’y réfèrent, écrivent : « Le Yémen, un musée à ciel ouvert ». Mais qu’ils viennent éprouver, ces photocopieurs de touristes, la terreur sous la pluie homicide des cailloux jetés de la falaise !

Je hais ces modes d'emploi de voyage qui indiquent que voir, que faire, où manger, où dormir… Au nom de l’esthétisme, du divertissement, de la culture, de la gastronomie, ils conseillent, formatent, posent des moucharabiehs sur nos regards.

Une pierre me frôle, je gueule en levant les bras vers le ciel. C’est peut-être un des rares jeux des gosses ici. Si nous arrivons entiers sur la falaise, vociférations et gifles vont pleuvoir !

Quelques pas craintifs plus loin, je finis par penser que ces télécommandes à touristes ont plutôt du bon : va voir ça, dors ici, évite ce quartier… Mais ceux qui s’y réfèrent sont maintenus à la banlieue des rencontres avec les vrais gens, ferronnier, paysans, porte-faix, serveur, barbiers.

Je veux faire un beau voyage, un voyage singulier, pas le voyage des autres !

 

Mais au fait, où sont les femmes dans ce pays ?

Elles ne sortent qu’ensevelies sous un niqab anthracite, si semblables que l’on finit par se demander si ce n’est pas toujours la même que l’on croise !

Femme fantôme, femme humiliée, femme cachée, femme sans voix. Un pays sans eau et sans femme, comment peut-il être fertile ?

 

Hodeïdah. D’humeur picaresque, dans le port je cherche le boutre d’Henri de Monfreid, ce contrebandier qui nous a livré les secrets de la mer Rouge. Le long des quais insalubres flottent des ordures, des rêves d’épaves et de fantômes nostalgiques, une odeur écœurante d’égouts et de poissons séchés.

Nos pas sans but nous conduisent dans un bidonville à veine ouverte. Non, monsieur Aznavour, « la misère n’est pas moins pénible au soleil » ! Sanie, pénurie, famine, anémie, dénuement, immondices, guenilles, traîne-savates, marasme…

Ici, un vieillard effaré, une plaie répugnante au ventre ; là, une aïeule étendue sur de la paille, ravagée par de la fièvre… Nous ne sommes pas médecins, et nos sacs ne contiennent pas de chimie miraculeuse. Que faire ? Que dire ? Repartir, confus, coupable, démoralisé, choqué, avec l’envie impétueuse de rentrer chez soi, de fermer portes, fenêtres, radios, journaux, et d’oublier. D’oublier l’homme indécent, impudique, l’homme devenu voyageur au service de je ne sais plus quel putain de rêve, l’homme qui voulait faire un beau voyage !

Dans le monde, un être humain meurt de faim toutes les quatre secondes. Et on s’en fout comme on peut, on n’a pas suffisamment de place pour les autres. Et si on ne s’en fout pas, on se dédouane en justifiant notre impuissance, notre indignation. On finit par se persuader que c’est loin tout ça, quoique, dans nos rues… Mais est-ce loin tout ça, ou est-ce nous qui sommes loin, très loin de l’humain ?

Couvert de mouches, un nourrisson nu, morveux et braillard qu’une mère nous tend : pourquoi adopterais-je celui-ci tandis que des millions d’autres m’attendent là-bas, dans les favelas au Brésil ou dans les slums de Calcutta ?

Mais m’attendent-ils vraiment, moi, ou suis-je en train de m’allouer des responsabilités nées du ventre infructueux d’une culpabilité à trois balles ? Une importance qu’une pierre jetée du haut d’une falaise peut éteindre d’un seul coup ?

 

Dans l’inflexibilité bleue du ciel, aucune espérance de pluie bienfaitrice. Pas plus d’espoir de fécondité dans la poussière stérile du sol.

J’interroge les vagues qui meurent à mes pieds. Ça sera comment, demain, ici ? La mer Rouge s’en fout, impassible, elle berce les larmes des veuves des pêcheurs disparus au large.

Le soleil du Yémen tombe à pic comme une djambeya tailladant les chairs.

 

La misère, cette traînée qui fait des passes gratos avec le premier venu qui ne sait pas comment échapper à l’irrévocabilité de son destin, répète en boucles obsédantes : je n’ai rien, je veux, j’ai faim… Elle irradie obscurément des yeux, des mains tendues, des ventres gonflés d’enfants dépenaillés. Elle fait silence en résignation, en honte, en violence contenue. Mais se rappelle-t-elle parfois qu’il pourrait en être autrement si la solidarité n’était pas qu’un mot pour faire semblant d’être humain ?

J’ai envie de vociférer : lève-toi, misère, et assiège les possédants jusqu’à ce qu’ils se réveillent et découvrent que le bonheur non partagé ne doit son existence fragile qu’à la soumission des gueux !

La misère acceptée n’est-elle pas plus insupportable que la misère en elle-même ?

Ici, dans les villages moyenâgeux, résonne de partout le consolant appel à la prière : « Allah est grand ! » Moi, j’entends une promesse de goûter au paradis à la mort – à la mort, oui, surtout pas avant ! Quand tu seras mort, tu seras heureux ; pour le moment, prie et ferme-la, accepte ton sort. T’es frustré, des vierges t’attendent ; t’as faim, des banquets t’attendent… Toujours la même chanson dans la bouche du barbier roublard : « Demain, on rase gratuit. »

Pour ravaler ma colère, il conviendrait que surgissent de mes lèvres des mots sans passé, sans avenir, sans histoire. Des mots qui ne comparent pas, des mots qui n’existent pas encore, des mots que personne ne comprend, ne comprendra, ne comprendrait. De la poésie, quoi… Une vision impersonnelle qui n’isole pas un événement de l’ensemble, humble comme l’oiseau qui sait que pour vivre libre en ciel il doit se nourrir et piquer du bec en terre.

 

Amnésie salvatrice, je ne sais plus trop ce que je fais ici ! Pourquoi suis-je venu au Yémen ?

Clic clac, une photo qui prétend saisir le lieu : une technologie voleuse au service d’un voyeurisme pernicieux. Je choisis de ne pas me regarder en face. Qu’est-ce que je vais raconter à mes amis en montrant cette photo, assis repu sur un canapé dont le prix nourrirait un village yéménite pendant plusieurs mois ?

Un beau voyage ?

Victor Hugo pose sa main inattendue sur mon épaule et chuchote :

« Une loi, qui d'en bas semble injuste et mauvaise,

Dit aux uns : Jouissez ! aux autres : ENVIEZ ! »

Oui, Victor. Mais ici, parle-t-on d’une fatalité intouchable, d’un décret divin ou de l’égoïsme des hommes ? Où est le partage du bien commun ?

 

Il n’y a plus de café depuis longtemps dans la légendaire cité ruinée de Mokha. Mes voisins de table jouent avec leurs kalachnikovs. Ils nous offrent de nous joindre à eux pour fumer autour du narghilé yéménite, un al-madaeah.

Dans un village d’altitude, au pied de très impressionnantes maisons tours, les hommes devisent, accroupis, mâchent le qât. La légende dit qu’une chèvre brouta cette plante et que son excitation augmenta. Depuis Ulysse, ou avant lui, les hommes se précipitent dans les filets tendus par les chimères.

 

L’impuissance nous jette en dehors de ces villages faméliques. Au milieu d’un nulle part de sable, de pierraille et de mirages, un berger nous invite dans sa maison isolée. Partage d’une bouillie de sorgho dans le plat commun familial, les femmes nous servent et disparaissent aussitôt. J’essaie de créer une complicité ludique avec une fillette de dix ans, ma fille du même âge me manque, son berger de père est choqué :

— Elle est en âge d’être mariée.

À mon tour d’être abasourdi, consterné. Putain, c’est quoi ce pays qui étouffe, refoule, jugule l’enfance ? Je sais, je sais amèrement, la précarité a besoin de bras pour travailler et survivre ; jouer, aller à l’école, c’est un luxe de nantis.

 

Il y a bien l'Hadramaout, mais nous n’irons pas. Ça suffit, l’appel de tous les exotismes, de l’ailleurs : j’y suis déjà ailleurs. Ça suffit ! basta !

 

Le golfe d’Aden, avec ses souks colorés, ses olibans de Socotra, me drague sournoisement. Il tente une ultime séduction avec ses parfums du Hedjaz et ses histoires de pirates venant tout droit de la Porte des Pleurs, Bab Al-Mandeb.

M’évoque Rimbaud débarquant de Chypre, reconverti dans l’ivoire, le café, les cotonnades. Si j’écoute ce bonimenteur, il est fichu de prétendre répondre à une question qui écarte le sommeil : comment, à vingt ans, le poète a-t-il pu quitter la poésie ?

Assis dans un avion de nuit, devant un mets insipide, je me demande, sceptique : est-ce que c’est la poésie qui l’a quitté, ou lui qui s’en est éloigné ?

Il y a une chose que je sais. Je quitte le Yémen et ses mafraj, où des liens humains ce sont tissés pour toujours à la lumière colorée et filtrée par les qamareya, où l’on a partagé entre hommes de bonne volonté, plats, qât et fumée, confortablement installés sur des diwans.

Reste dans mes bras vides le poids plume de ce nourrisson offert, couvert de morve et de mouches. Cette fillette de dix ans à l’enfance assassinée.

Je voulais faire un beau voyage !

 

 

 

 

 

 

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Jean-Pierre Brouillaud

Amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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