6 Janvier 2025
Je traverse l’avenue des Sources, au cœur du carrefour avec le boulevard de la Première Division Blindée. Impatientes, les voitures démarrent, se faufilant devant moi, derrière moi. Par je ne sais quel sortilège la canne blanche m’échappe de la main et valdingue en toute liberté sur la route. Réflexe premier : je me baisse pour la ramasser, en étant conscient que tâtonner à quatre pattes dans la circulation énervée n’est pas une situation sans risque. Mais l’objet fugueur reste introuvable. Je capitule et abandonne ma prospection. Je me relève, pensif, indécis, inquiet.
Que faire ?
Reculer vers le trottoir d’où je viens ou avancer vers le trottoir d’en face, sans canne blanche indiquant que je suis miraud ? Pour tout dire, un moment très proche de la panique ! Toutes mes antennes sont déployées. Je m’apprête à faire la statue, persuadé que mon corps offrira moins de prise à un choc si je reste immobile au milieu du carrefour.
Coups de klaxons rageurs. Une flèche d’humour me fait songer qu’ils ont sans doute tous la dalle ! il est midi. On ne plaisante pas avec nos estomacs vides, monsieur !
Une injure jaillit d’une vitre baissée. J’apprends que je suis un connard – ou plutôt une espèce de connard.
Je n’ai hélas pas le temps de lui demander, à cette voix anonyme, à quelle espèce exacte de connard j’appartiens.
Une autre voix, celle-ci venant du trottoir, me crie :
— Ne bougez surtout pas monsieur, je viens vous aider !
L’homme récupère ma canne, me la rend et propose de me guider si nécessaire.
Elle avait roulé loin de moi la bougresse ! Je n’avais pas perçu son désir d’autonomie les jours précédents. Décidément, chaque chose aspire à la liberté. La mienne est conditionnée par un bâton fugueur !
Je reprends ma route, amusé et soulagé. Le rendez-vous avec la faucheuse n’était pas pour cette fois-ci.
Une épitaphe de mon cru me visite : Si on peut rater sa vie, on ne peut pas rater sa mort.
Un peu d’humour noir, ça fait du bien avant que les tyrans du langage ne modifient le terme humour noir, sans doute trop racisé.
Pourtant, quoi que l’on dise, « L’humour restera une affirmation de la dignité, une déclaration de la supériorité de l’homme face à ce qui lui arrive », écrivait Romain Gary.
Amoureux de l'inconnu voyageant pour l'Aimer davantage !
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