2 Novembre 2025
Le voyageur griffonne sur son carnet :
L'homme porte en lui, rangées en désordre comme un jeu de cartes, les forces potentielles de ses futures détresses ou bonheur. Tout va dépendre de sa manière de les jouer dans son quotidien.
Est-ce que cette phrase pourrait introduire le roman qu’il projette d’écrire ? Le doute, toujours le doute ! Pourtant, comme le dit son ami photographe Ambre Art, «on n’est pas là pour réussir mais pour essayer.» Son carnet a glissé ; crayon en main, il s’endort au creux de son hamac.
Une porte s’est entrouverte. Sans hésiter il la franchit et se retrouve devant une toute petite maison faite de bric et de broc où s’agrippent lierre et vigne vierge. Curieuse sensation de connaître ce lieu ! Tout comme son habitant aux pieds nus, entièrement vêtu de jaune et coiffé d’un large chapeau de paille.
L’homme est assis sur la margelle d’un puits. À ses pieds un seau rempli de lait, mais sans présence apparente de chèvres ou de vaches alentour.
Autre perception étrange : c’est la nuit, il y a des étoiles, le premier croissant de lune, pourtant les moindres détails sont visibles comme en plein jour.
— L'espace est-il matériel ou immatériel ? demande le voyageur en s’avançant vers l’homme en jaune.
— Matériel.
Déçu, contrarié même par cette réponse, il fait une grimace et se prépare à poser une seconde question. L’homme en jaune s’est baissé pour ramasser une petite branche qu’il se met à agiter, et l'espace commence à résonner.
Dubitatif, se croyant victime d’une hallucination ou d’une manipulation, le voyageur insiste :
— Alors, un caillou est-il matériel ou immatériel ?
l’homme en jaune répond du tac au tac :
— Il est pur esprit.
Et sans attendre la réaction de son visiteur, il saisit sur la margelle une pierre plate ; le tranchant de sa main passe à travers l’apparente résistance minérale.
Les doutes quittent d’un seul coup la cervelle du voyageur qui se réveille en sursaut. Un bruit, la chute d’une branche pourrie ou le cri d’un animal, qu’importe ! Le dialogue qu’il vient de vivre dans son sommeil est tout à fait clair ; il se pourrait même qu’il remette en question les notions de veille et de rêve, un peu comme si ces deux états n’étaient pas si différents l’un de l’autre, peut-être même l’expression d’une même conscience qui les sous-tendrait.
Toujours est-il qu’avoir fait, en rêve ou pas, une rencontre avec un tel homme en qui cohabitent la distance de l'oiseau de proie, la densité du minéral, la fragilité d'un pétale de violette, la rudesse du bâton et l’amour maternel, la force du jaguar, la ruse du renard… signifie qu’il vient de vivre rien de moins qu’une initiation. N’est-ce pas un signe de la perfection des sages d'arriver à l'heure dite où ils sont attendus ?
Depuis quelque temps le voyageur avait en tête de se confronter à ses doutes et à ses peurs. C’est dans la forêt humide du Darién, côté colombien, qu’il a décidé de s’immerger pour les débusquer et enfin pouvoir prendre de la distance avec leurs pièges.
Il a rejoint le village de Sapzurro, sur la côte caraïbe, et seul, à pied, il s’est enfoncé dans la jungle du Darién. Son projet : marcher et dormir plusieurs nuits dans la jungle, comme son pote Hervé M. qui traversa cette région de marécages et d’inextricable végétation avec un vélo qu’il porta la plupart du temps. Des mouvements furtifs sillonnent la nuit épaisse comme purée de manioc. Pas de doute, pas d’appréhension, il est bien à sa place, à la bonne place.
Il relit sa phrase introductive et la valide. Il en est désormais certain, il va écrire ce premier roman. Plus rien ne peut l’en empêcher. Il s’étire, bâille et range son carnet, et s’offre au sommeil avec l’envie de retrouver l’homme en jaune assis sur la margelle du puits. Mais il sait bien que ce n’est pas lui qui est aux commandes.
C'est un raffut saccadé qui attire en premier son attention quand il ouvre les yeux après une nuit sonore en insectes et bruits inconnus. Deux serpents, deux beaux spécimens à en juger par leur taille étonnante, s'affrontent violemment à un jet de pierre du bercement lancinant de son hamac. La scène se déroule entre d'énormes racines contreforts qui maintiennent un arbre gigantesque –un ceiba, sans doute, le fameux fromager que les populations indigènes vénèrent, le considérant comme l’axe de la vie qui relie ciel, terre et inframonde.
Un bien singulier spectacle ! Il en a pourtant croisé des serpents, mais ils s’enfuyaient devant lui. Là, impossible de discerner s’il s’agit d’une danse nuptiale qui précède un accouplement ou d’une de ces rixes qui opposent les animaux en recherche de dominance. Questions sans réponses rapidement absorbées par sa curiosité.
Les deux reptiles sont dressés côte-à-côte, leurs queues nerveuses enlacées. Leurs têtes, d'une extrême mobilité, se lèvent, peut-être à un mètre ou plus, comme pour chercher à se frapper. Ils sifflent, soufflent, se jettent l'un contre l'autre. Est-ce par manque d’équilibre ou pour obéir à des stratégies guerrières que leurs corps se lèvent puis retombent, rampent en se poursuivant, se torsadent et se redressent pour un nouvel affrontement ?
Le voyageur ne saurait dire combien de temps il reste subjugué, mais les serpents sont si accaparés par leur combat qu'ils ne décèlent en rien sa présence. Leurs dos est un savant mélange d'écailles allant de l'ocre au bronze, leurs ventres plus clairs étincellent parfois d'éclats de lumière. Ce jaune solaire lui évoque le personnage facétieux de son rêve. Silencieusement, il remercie la nature qui lui offre l'immuabilité de ses rites.
En les observant se prendre, se défaire, se confondre, son pressentiment se confirme qu’en lui cohabitent bien deux corps complices et conflictuels : celui de la peur et celui du désir. Peur de ne pas obtenir ce que nous voulons, et de toute façon appréhension de perdre ce que nous avons obtenu ou atteint. Voilà le nœud gordien, ou, comme nous sommes dans la jungle, notre boa constricteur interne. Ce matin-là, il réalise clairement que ce sont ces deux oppositions indissociables qui maintiennent en lui agitation et doutes.
Oui, il écrira son roman. La couverture, il la confiera à son amie Ophélie après lui avoir raconté son rêve avec l’homme en jaune dont il ne peut se remémorer le visage. D’ailleurs, en avait-il un ? Encore un mystère !
Tout en rangeant ses affaires avant de reprendre sa marche sous la canopée, il se demande si l’algarade des deux reptiles n’a pas été un miroir tendu par la vie pour pouvoir se surprendre lui-même en flagrant délit d’agitation.
Son sac hissé sur le dos, il éclate de rire : Mais pour qui je me prends pour penser que la vie veillerait sur ma petite personne barricadée entre envies et appréhensions ?
Une sentence lui revient. Où l’a-t-il entendue ? En Afrique ? Glanée dans un livre ? « Débrouille-toi pour que ta peur soit toute petite, car si tu la laisses t’envahir, c'est toi qui seras tout petit. »
Un perroquet, un papillon, une fleur, un rayon de soleil filtré par les branches… Quand son regard s’immerge dans les différentes intensités de la couleur jaune, il retrouve l’énigmatique homme de son rêve, homme sans visage sous un large chapeau de paille.
Une semaine de marche encore, et il arrive dans un village où vit une communauté amérindienne, les Emberás. Son roman débutera ici. Le personnage central sera un adolescent orphelin, Miguel, échappé d’un taudis du quartier miséreux de Cuidad Bolivar, au sud de Bogota. Un homme en jaune guidera son périple vers le mirage américain. Il le visitera dans ses rêves et fera de son protégé un visionnaire suivi par une bande de migrants dépenaillés.
Mais ne dévoilons pas le contenu du livre avant qu’il n’envahisse les librairies !
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Ambre Art (France), Artiste photographe contemporain | ArtMajeur
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